Les Mains vides

L
Valerio Varesi

Les Mains vides

Italie (2004) – Agullo (2019)

Titre original : A mani vuote
Traduction par Florence Rigollet

Dans un Parme écrasé par la canicule, un commerçant que l'on cherchait à intimider trouve la mort. Mais ce qui préoccupe le plus le commissaire Soneri, c'est le vol de l'accordéon de Gondo, un musicien des rues qui joue devant le Teatro Regio.

Alors que, dans les précédents romans édités en France, l'enquête était presque incidente – elle possédait le rythme du Pô dans Le fleuve des brumes, le commissaire en repoussait la conclusion dans La pension de la voie Saffi et se refusait à y participer dans Les ombres de Montelupo –, Soneri agit ici classiquement en policier – même si cela reste à sa façon.

Comparé à ses autres aventures, qui possédaient toutes une atmosphère particulièrement attachante, ce récit réaliste peut paraître décevant. Polar urbain sur un thème qui était sans doute novateur lors de la sortie du roman en 2004, mais qui n'offre plus de surprises pour un lecteur de la traduction en 2019, Les Mains vides aborde le problème du blanchiment de l'argent des différents groupes criminels du sud de l'Italie dans les entreprises et le marché immobilier du Nord, avec son cortège de corruption et de violence sous-jacente. De ce point de vue, Varesi ne nous apprend rien qui n'ait été cent fois abordé dans la décennie passée, tant par la fiction que par le documentaire.

Je crois pourtant que le vrai sujet des Mains vides se trouve dans l'insistance du romancier à nous montrer l'évolution du tissu urbain de Parme et la transformation de cette ville prolétaire (au moins pour les quartiers de l'Oltretorrente, de Naviglio et de Saffi) qui résista vaillamment à l'agression fasciste et défît les squadristi d'Italo Balbo en 1922.

Pour se déployer, se recycler, l'argent de la drogue n'a pas besoin de vraies entreprises, juste de coquilles vides par lesquelles transiter. La boutique de Galluzzo, qui occupe la place d'un authentique commerce en centre-ville ou la maroquinerie de la via Bixio, qui ne produit plus que de la camelote pour fausses factures et qui finira en friche industrielle convertible en lucratif projet immobilier – que seuls pourront se payer des personnes ne menaçant pas l'ordre établi – sont des exemples de cette perte de substance révolutionnaire. Le vol de l'accordéon qui préoccupe tant Soneri est très symbolique à cet égard : il s'agit d'une rupture avec le passé, d'un déracinement mémoriel de ce que fût Parme et le marqueur d'une solidarité désormais fuyante, voire absente [1].

Si l'on y ajoute les prête-noms (« Des employés modestes achètent des hôtels particuliers, des électriciens se retrouvent propriétaires de cliniques… ») qui préféreront désormais toucher un bakchich plutôt qu'ériger une barricade et les habituels corrompus politiques qui donneront toute la souplesse nécessaire aux plans d'urbanisme, les sommes colossales nées des activités illégales des Camorra, 'Ndrangheta et autres Mafia viennent gauchir la réalité démocratique du pays. Elles ne sont pas seulement au cœur des pouvoirs locaux ou nationaux, elles sont le principe de dissolution des capacités populaires à réagir collectivement, dans une Italie où la nostalgie fasciste n'est jamais très loin.

L'échec final de l'individu Soneri est un rappel salvateur que nous fait Valerio Varesi à cette nécessité de luttes communes, de partage de nos indignations, de mutualisation de nos révoltes, de refus de la facilité, de notre indispensable vigilance. Sans cela, nous aussi risquons bien de nous retrouver un jour – si ce n'est déjà fait – les mains vides.

Chroniqué par Philippe Cottet le 06/04/2019



Notes :

[1] L'achat d'un nouvel accordéon par Angela et ses amis répond, de façon inadéquate, à la perte matérielle de l'objet. Il ne peut en aucun cas combler pour Gondo la dimension spirituelle, historique, symbolique de l'ancien et la musique qui en sortait pour des auditeurs comme Soneri.

Illustration de cette page : Accordéoniste de rue

Musique écoutée durant l'écriture de cette chronique : Orchestral works de Ferruccio Busoni, BBC Philarmonic sous la direction de Neem Järvi (Chandos, 2002) – Brain d'Hiromi (Uehara Hiromi) (Telarc, 2004)