Treize marches

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Takano Kazuaki

Treize marches

Japon (2001) – Presses de la Cité (2016)

Titre original : 13階段 (Jûsan Kaidan)
Traduction de Jean-Baptiste Flamin

Un inconnu charge Nangô Shôji, un surveillant de prison désireux de quitter le métier, de prouver l'innocence de Kihara Ryö qui doit être incessamment exécuté. Pour cette enquête de la dernière chance, Nangô décide de s'adjoindre les services de Mikami Jun'ichi, un libéré conditionnel qui avait accidentellement tué un garçon de son âge, afin d'aider à sa réinsertion.

Enfermés dans une bulle de temps qui s'accélère – l'ordre d'exécution menant à la pendaison progressant rapidement le long des étapes bureaucratiques (les treize marches) –, nos deux détectives improvisés ne semblent guère armés pour réussir leur mission.

Dix années plus tôt, Kihara a été retrouvé inconscient et blessé lors d'un accident de moto, non loin de la maison de son contrôleur judiciaire qui venait d'être assassiné avec son épouse. Ne cherchant pas beaucoup plus loin, le système pénal japonais l'avait désigné coupable, d'autant qu'il portait sur lui l'un des objets dérobés au couple (mais qu'étaient devenus les autres ?)

Amnésique depuis l'incident, sans réelles preuves contre lui et à peine défendu, il avait fini par admettre sa culpabilité. Dans la terreur de son exécution prochaine, il s'est souvenu d'une volée de marches liée à sa visite ce jour-là et c'est à la recherche de celle-ci que se lancent Nangô et Mikami. Motivés par la récompense promise par le mystérieux inconnu – le surveillant pourrait ouvrir la boulangerie dont il rêve, l'ancien détenu aider ses parents qui se ruinent à dédommager le père du garçon qu'il a tué –, ils le sont aussi par le souci de sauver un possible innocent, pour des raisons personnelles qui font toute la richesse, la densité et la complexité du roman.

Car l'intérêt des Treize marches est très supérieur à l'histoire criminelle qu'elles racontent. Mettant en jeu, par analepses, plusieurs arcs narratifs réunis dans un étonnant final, le récit ne cesse d'interroger le lecteur sur ce qu'est la justice, la culpabilité, le remords, le pardon, la vengeance.

Bien sûr, ceci est d'abord très japonais, car Takano Kazuaki met en cause le système pénal et la bureaucratie de son pays. À côté de l'isolement presque total des condamnés à mort dès le prononcé du verdict (qui ne sera rompu que lorsqu'on les extraira, quelques années plus tard, pour les exécuter), nous découvrons l'importance du repentir que doivent manifester les délinquants et criminels envers leurs victimes (nous suivons ainsi Mikami Jun'ichi obligé de visiter le père du garçon qu'il a tué pour lui exprimer son regret, qui doit être intense et sincère pour être acceptable par la société) [1].

Le sinistre cérémonial de la pendaison – dans cette maison aux allures de cottage qui dissimule sa véritable destination –, ainsi que l'espèce d'exactitude bureaucratique dans laquelle se dilue la responsabilité de chacun, nous parlent beaucoup plus. Le reste des thèmes des Treize marches est, quant à lui, tout à fait universel.

Pourquoi le fait de tuer un homme est-il admissible (Nangô en tant qu'exécuteur), excusable (Mikami qui a tué accidentellement) ou condamnable (Kihara coupable surtout d'être un ancien délinquant) [2] ? Le système pénitentiaire a-t-il vraiment pour ambition la réinsertion des prisonniers et s'en donne-t-il alors les moyens ? Si oui, la société est-elle prête à accueillir de nouveau en son sein ceux ayant payé leur dette ? L'action publique éteint-elle toute idée de vengeance personnelle ? La décision de tuer légalement un homme peut-elle être diluée dans un parcours bureaucratique où chacun espère que le suivant aura le courage de stopper la machine ? Le droit de grâce attente-t-il à l'indépendance judiciaire ?

Autant de questions, et tant d'autres, qui irriguent presque naturellement ces Treize marches, thriller étourdissant, dont on comprendra mieux à la fin le côté très construit, toute l'affaire semblant être une succession de machinations. Jusqu'aux ultimes pages, où la question de la mort donnée à un autre et sa sanction se pose de nouveau, Takano Kazuaki n'a de cesse de dénoncer le côté aléatoire, versatile, improbable d'une justice qui condamne, absout ou ignore au nom d'une vérité et d'une défense de la société pour le peu élastiques.

Dans un pays où la peine de mort est toujours une réalité, cela fait encore plus froid dans le dos. Un roman intelligent et passionnant (en librairie le 21 avril 2016).

Il y a deux ans, j'avais eu la chance de voir, et donc de chroniquer, l'adaptation cinématographique de Treize marches, réalisée en 2003 (13 kaidan – 13 階段).

Chroniqué par Philippe Cottet le 14/02/2016



Notes :

[1] Les cinéphiles se souviennent que dans le génial Koshikei (絞死刑) d'Oshima Nagisa en 1968, le criminel pendu qui n'est pas mort a lui aussi perdu la mémoire. De ce fait, il ne peut être de nouveau pendu que s'il retrouve pleine conscience de son acte, l'admet et le regrette. Ceci entraine les tentatives absurdes des gardiens pour lui faire retrouver la mémoire – alors même que le prêtre catholique affirme que les sacrements ayant été donnés et l'âme ayant quitté le corps, l'individu n'est plus R et que toute tentative de lui redonner une conscience pour l'exécuter ensuite sont vaines – permettant à Oshima de dénoncer tant la peine de mort, la bêtise de la bureaucratie pénale et son obéissance à des règles absurdes, que le comportement raciste de ses compatriotes à l'égard de la minorité coréenne.

Il semble que désormais, si l'on en croit Takano, un gardien soit chargé d'étrangler le supplicié si la mort n'a pas été constatée après le délai légal de 15 minutes.

[2] C'était une question qu'abordait Oshima dans la dernière partie de Koshikei. Tous les hommes autour de R, le condamné coréen, avaient des morts sur la conscience (la plupart comme soldats ou médecins dans la guerre d'agression de l'ère Shôwa ou comme exécuteurs). Personne n'admettait que leurs actes pouvaient être de même nature que les deux viols suivis de meurtre retenus contre le Coréen.

Illustrations de cette page :
Images tirées de Koshikei

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note :
More Than A New Discovery de Laura Nyro (Verve - 1967) – Blackstar de David Bowie (Columbia - 2015)