Requins d'eau douce

R
Heinrich Steinfest

Requins d'eau douce

Autriche (2004) – Carnet Nord (2011)

Titre original : Der Mann, der den Flug der Kugel kreuzte
Traduction de Corinna Gepner

Le corps d'un homme déchiqueté par un requin est retrouvé... dans la piscine sommitale d'un gratte-ciel de Vienne. En l'absence du poisson, le seul indice exploitable est une prothèse auditive sur mesure. L'enquête est confiée à l'inspecteur principal Lukastik.

Il y a tout ce qu'il faut, dans Requins d'eau douce pour faire un polar tout à fait classique : une mort étrange, un enquêteur – plutôt à part – et son équipe, un légiste, une hiérarchie policière surtout inquiète du retentissement politique d'une telle affaire, un criminel extrêmement intelligent.

Seulement, voilà, Heinrich Steinfest entend emmener son lecteur de l'autre côté du miroir, dans une espèce de dimension cotonneuse où l'humour, les développements symboliques, les références philosophiques vont se succéder, ou bien s'emboiter, ou encore se télescoper, accouchant quand même in fine d'une histoire criminelle, sans que nous soyons vraiment sûrs de ce dernier point. C'est donc plus compliqué qu'un détournement du genre par subversion des codes parce que l'auteur y ajoute une profondeur de dérision permanente qui donne le sentiment que le récit, quelque part, sait la vérité sur ce qu'il raconte et qu'il n'en est pas dupe. Sensation, pour le lecteur, tout à fait étrange.

Ce caractère ambivalent et trompeur est renforcé par le fait que chaque personnage nous est présenté dans une dimension personnelle qui contredit toujours le rôle qu'il est censé jouer : le médecin légiste nul, ne disant pompeusement que des évidences, a déjà été entrevu dans des romans. Plus décalé, le spécialiste mondial des requins, consulté à l'occasion, et qui l'est devenu totalement par hasard tout en n'ayant jamais mis l'orteil dans la mer pour les étudier. Ou l'enquêteur adjoint qui est, en fait, millionnaire. Tous les protagonistes sont ainsi traités, mais aussi les lieux, chacun semblant receler un contraire, une face cachée, un secret qui démentirait son apparence. Comme dans un rêve cauchemardeux en attente d'analyse.

À Vienne, le groupe d'enquête criminelle partage ses locaux avec les services de restauration des œuvres de la ville, entrainant un coq à l'âne drôle mais finalement très signifiant : la peinture baroque gigantesque du bureau de Lukastik est à la fois là par hasard et révélatrice d'une partie du caractère du personnage principal. Le lieu où se déroule le début du second chapitre de Requins d'eau douce (qui est également un autre côté du miroir par rapport au premier et au dernier situés à Vienne) est un bled paumé de la campagne autrichienne qui accueille un bâtiment à l'architecture contemporaine admirable [1]... qui abrite prosaïquement une station-service, un minimarché et des chambres... dont on ne sait si elles sont de passe ou pas... tenus par une femme surprenante, vénéneuse ou aimable ?.. qui sert des clients tout à fait ordinaires.

Chaque phrase de Requins d'eau douce est intensément travaillée par l'auteur, construite pour surprendre le lecteur, le faire sourire ou brouiller un peu plus ses repères. Ce bombardement de sens est parfois trop intense, à la limite de l'écœurement, mais il a pour effet de renforcer ce sentiment que le récit d'apparence embrouillée – comme un rêve que l'on se remémore au matin – possède une cohérence globale dont il s'agit à présent de retrouver le fil. Dans un roman à intrigue complexe, le point fixe pour le lecteur reste toujours le héros, l'auteur prenant soin de donner à ce dernier un point de vue sur ce qui se passe à défaut d'une totale intelligence de l'action (qui peut alors éventuellement intervenir au final).

Chez Steinfest, le héros est clairement et totalement manipulé, autant par lui-même que par les autres, notamment le criminel qu'il pourchasse. Quinquagénaire qui aurait dû être musicologue et qui n'est que policier [2], l'enquêteur Lukastik puise son inspiration dans le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein (du moins les parties aphoristiques commençant et fermant l'ouvrage) comme s'il s'agissait d'un tirage Yi Jing. Misanthrope, froid, distant, maniaque [3], toute sa vie est inscrite dans une dimension incestueuse parfaitement consciente, entièrement assumée (mais qui l'a marqué comme le fut Caïn). Malgré toute l'étrangeté du personnage (Steinfest ajoute à dessein des feuilles complexes et contradictoires à son oignon Lukastik) et bien qu'il accumule les bévues au cours de son enquête, il est le seul qui semble capable de la mener à bien. Un peu beaucoup à son corps défendant d'ailleurs, car c'est essentiellement l'intelligence machiavélique du meurtrier qui force, à plusieurs reprises, les directions prises par le policier.

L'absolue insignifiance apparente du mobile, la longue plongée finale dans le noir profond d'un lieu improbable (le Ça ?), l'absence d'explication rationnelle et rassurante à la présence de poissons à cet endroit et donc de clôture explicative au mystère font de Requins d'eau douce un objet littéraire à tiroirs étonnant, caustique, hilarant, mais qui ne plaira pas, d'évidence, à n'importe quel lecteur.

Chroniqué par Philippe Cottet le 11/12/2010



Notes :

[1] Ceci est sans doute un écho à l'une des activités de Ludwig Wittgenstein qui hante littéralement le livre. Il élabora, avec l'architecte Paul Engelmann, la maison de sa sœur Margaret, en faisant, dans la pierre, l'équivalent de son Tractatus.

[2] C'est-à-dire, quelque part, logicien.

[3] Tous ces traits de caractères rappelant le philosophe viennois.

Illustrations de cette page : Ludwig Wittgenstein • Sigmund Freud

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Causes perdues et musiques tropicales de Bernard Lavilliers (Barclay - 2010)