Lazy Bird

L
Andrée A. Michaud

Lazy Bird

Canada (2009) – Seuil (2010)


Bob Richard quitte le Québec pour aller animer une émission de nuit sur la radio d'une petite ville du Vermont. Dès sa première émission, une voix inconnue lui demande Play Mitsy for me et il semble que, comme dans le film de Clint Eastwood, cette admiratrice se transforme en harceleuse. Mais qui est-elle, parmi toutes ces femmes qui acceptent ou rejettent l'animateur albinos ? Qui est ce bizarre oiseau de nuit trouvé sur le bord de la route ?

parkerDepuis l'enfance, j'entretiens avec la Belle Province une relation – réelle et imaginaire – tout à fait particulière. C'est-à-dire qu'à l'exclusion des chanteuses à voix dont ils se débarrassent chez nous, j'accueille toujours avec plaisir et curiosité tout ce qui vient du Québec. Si vous fréquentez les excellentes adresses Club des polarophiles québécois et Carnets noirs, vous savez qu'il existe une "école" du polar en Amérique française, qui n'est pas forcément très accessible aux lecteurs de l'Hexagone. Le Seuil à la bonne idée de nous y initier en publiant ce Lazy Bird, d'Andrée A. Michaud, roman intrigant et complexe qui adopte les codes du polar sans en être un réellement.

Lazy Bird est un exercice baroque, un foisonnement de mots et de sens qui peut tout à fait désorienter. C'est une écriture qui, comme un torrent, roule graviers et paillettes d'or et, selon sa chance ou ses capacités, on trouvera plus de l'un ou de l'autre. L'univers de Richard mêle cinéma et musique, rêves éveillés, remords, regrets, fantaisies, fantasmes et tout court sur la page, inlassablement ; pour raconter la vie de cette petite cité du Vermont, pour nous faire ressentir la richesse des nuits blanches que déchire le bop de Parker ou celui sublimé de Coltrane, pour nous piéger dans cette histoire de morts qui ne semblent pas réels, moins que ceux qui hantent l'animateur.

Là où Sallis dans Bois mort – décrivant une communauté assez semblable avec une hallucinante économie de moyens –, nous laissait presque remplir les espaces des sons et des respirations qu'il convoquait, Andrée A. Michaud nous plonge dans un univers où tout cela est dit, à l'avance et en abondance. Pourtant, toutes les références culturelles complexes dans lesquelles Richard a tissé le monde d'après le suicide de ses parents échouent finalement à l'expliquer. coltraneL'homme est un écorché, un rêveur mais surtout un apatride qui n'habite nulle part qu'entre les morceaux de musique qu'il glisse dans la nuit à toutes ces autres solitudes ou dans ces fragments de films qu'il insinue dans sa réalité, hésitant en permanence entre logique et irrationnel et dont le doute est nourri de ces allers-retours permanents entre l'un et l'autre.

Possédant en grande partie les mêmes références musicales et cinématographiques que Richard, je ne me suis pas laissé submerger par cette débauche de descriptions, de sensations, de sentiments que lui fait exprimer l'auteur. J'en ai souvent apprécié la pertinence, même si le flot de paroles du narrateur interdisait d'y habiter. Derrière tout ceci, si vous acceptez ce déferlement, il y a le portrait très réussi d'un bled amerlocain loin des cités géantes, où la nature sauvage déborde encore des alentours sur le cœur des hommes. Le récit criminel, en accord avec la simplicité des gens qui l'habitent, est de très bonne tenue et enserre en lui une très belle histoire d'amour/amitié unissant les réprouvés que sont le Blanc (Richard l'Albinos), la Rebelle (Lazy Bird la Noiraude) et le Sauvage (Charlie Wild Parker).

Comme certains de ses personnages, Lazy Bird est un roman qui ne se laissera pas forcément apprivoiser par tous.

Chroniqué par Philippe Cottet le 10/11/2010



Illustrations de cette page : Charlie "the Bird" Parker • John Coltrane

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Ascension de John Coltrane (Impulse ! - 1965) • Concert au Philarmonic Hall de New York d'Astor Piazzola (Polydor - 1965)