Pour la place du mort

P
Charlie Huston

Pour la place du mort

États-Unis (2007) – Seuil (2010)


Traduction d'Étienne Menanteau

Dans les années 80, le dernier été d'une bande de copains, dans une banlieue pauvre au nord d'Oakland. Entre metal et défonce, petits larcins et grande violence.

Pour la place du mort est en fait assez voisin du Vrai monde de Kirino Natsuo. C'est un récit de basculement, la description d'une entrée dans l'âge adulte de quatre gamins plutôt paumés, qui vont découvrir en l'espace de quelques jours – et dans leur chair –, que de minuscules causes peuvent avoir d'immenses conséquences.

A la différence de la Japonaise, plus introspective, Charlie Huston ne nous épargne pas l'accélération violente qui touche ses personnages. Au départ, Hector, Paul, Andy et George sont des adolescents ordinaires d'une ville quelconque de Californie du Nord et ils garderont un côté enfantin tout au long des épreuves qu'ils vont traverser. Chamailleurs, querelleurs, glandeurs, irresponsables, ils ont trouvé dans cette réunion de pairs ce qu'ils n'ont pas dans leur famille : une écoute, un respect, une attention, une évasion. Les rapports qu'ils entretiennent avec leurs parents sont dégradés (voire inexistants dans le cas de Paul) comme c'est souvent le cas à l'adolescence, parce que leur renvoyant une vision d'eux-mêmes dans le futur qui n'est guère réjouissante : alcoolisme pour le père de Paul, invalidité et picole pour celui d'Hector, vie médiocre d'ouvrier pour celui des frères Whelan, Andy et George.

C'est Andy, petit génie dans un corps d'enfant, passionné de jeux de rôles et parfois envahi par des hallucinations meurtrières, qui met le feu aux poudres. Lui qui, tous les jeudis, fait jouer ses potes dans les méandres des donjons qu'il invente, va les propulser en deux temps dans celui de la réalité, avec ses trésors et ses monstres. Pour la place du mort commence par le vol de son vélo par les Arroyo, une famille mexicaine bagarreuse qui ne se contente pas de faire du trafic de pièces détachées et des petits cambriolages.

Même si le rapport de forces est démesurément en leur défaveur, les quatre copains doivent récupérer ce vélo et une bonne baston ne leur fait pas peur. L'obstacle des premiers monstres franchi, la tentation de mettre la main sur les trésors qu'ils défendaient s'empare de nos aventuriers et, là encore, c'est Andy qui sera le plus déraisonnable, confiant à Paul un sachet de cristal meth que trafiquaient les Mexicains. Mais, à présent, c'est le crime organisé qui s'invite au dernier banquet de cet été californien et il se fiche bien que les voleurs soient des gamins.

Beaucoup risquent de ne retenir que le trash de certaines scènes, Pourtant, Charlie Huston mène de façon rythmée et très subtile son récit initiatique, ménageant ses effets et ses révélations pour construire les périls successifs que doivent affronter ses héros. Entre la rue bienveillante par laquelle les garçons peuvent toujours s'échapper et les lieux clos, dominés par les adultes, où le danger est omniprésent et la violence, barbare, chacun va découvrir ou exprimer sa vraie nature. Un bon moment de lecture.

Chroniqué par Philippe Cottet le 26/09/2010



Illustration de cette page : Ozzy Osbourne