Sur le fil du rasoir

S
Oliver Harris

Sur le fil du rasoir

Royaume-Uni (2011) – Seuil (2012)


Traduction de Stéphane Carn

Au sortir d'une nuit de nouba dont il n'a plus aucun souvenir, un flic londonien constate qu'il est au bout du rouleau, autant d'un point de vue personnel que professionnel. Sa seule issue semble être de disparaître, mais comment faire quand on n'a plus un sou vaillant en poche ? Le suicide de cet oligarque russe, dans l'une des rues les plus chics de la capitale, va-t-il être son billet de sortie pour un monde meilleur ?

Sur le fil du rasoir est un excellent page turner, surprenant de rythme et de maîtrise, dans lequel nous suivons Nick Belsey, enquêteur criminel à Hampstead, quartier richissime de Londres.

Ruiné, sans doute par une prodigalité incontrôlée, et évidemment en lutte avec une hiérarchie incompétente et infatuée, il a le profil assez habituel du héros de polar. Individualiste forcené doué et frondeur, il réussit là où le collectif, victime des ambitions personnelles, des lourdeurs, du morcellement des services ne peut qu'échouer. De ce seul point de vue, Sur le fil du rasoir serait un roman assez classique et l'on pourrait s'étonner, voire s'irriter de remarquer avec quelle facilité Belsey obtient ce qu'il veut du système, connait les gens qu'il faut dans les couches les plus diverses de la population et échappe aux menaces plus ou moins mortelles qui pèsent sur lui.

Ce qui fait “ passer la pilule ” et donne tout son intérêt au récit est l'idée saugrenue qu'a Belsey d'endosser l'identité de l'homme dont il vient de constater le décès, flairant là une carte de sortie en or massif. Oliver Harris va désormais jouer sur l'ambivalence d'un flic devenant malhonnête et, ce faisant, de plus en plus pressé à fuir à mesure que le risque de se faire prendre augmente. Mais, prisonnier de ses habitudes de fouineur et de chercheur de vérité, il diffèrera de page en page son départ pour tenter de comprendre à qui il a affaire. Pour aussi, éventuellement, en retirer un maximum d'argent.

Or, sa personnalité d'emprunt, oligarque russe qui fit fortune dans les casinos et les champs de courses improvisés, se révèle être plus embarrassante qu'autre chose, surtout pour une poignée de gros investisseurs étrangers et quelques canailles de la finance londonienne. L'occasion pour Harris de croquer un milieu ou le bluff et le mensonge, la cupidité exacerbée, les secrets plus ou moins bien cachés et la fascination pour la richesse de l'autre – surtout quand elle a été obtenue de façon cavalière et/ou violente, comme pour ces milliardaires nés sur les dépouilles de l'ancien empire soviétique – servent de nouvelle morale.

On subodorait le retournement final que nous offre Sur le fil du rasoir, mais il reste néanmoins étonnant. Nick Belsey, flic et sauveur, retrouve place et considération dans la société et peut repartir pour de nouvelles nuits de bamboche, avec néanmoins le jouissif contentement d'avoir aidé à rouler quelques puissants qui mènent le monde (en librairie le 3 mai 2012).

Chroniqué par Philippe Cottet le 07/05/2012



Illustration de cette page : L'église St John d'Hampstead

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Danses slaves et poèmes symphoniques d'Antonín Dvořák (Deutsche Grammophon - 1975)