Jaguars

J
Sophie Di Ricci

Jaguars

France (2011) – Moisson rouge (2011)


Uniques membres de Jaguars, groupe punk à la gloire éphémère, deux frères se retrouvent coincés dans leur vie et leur ville de naissance. Jon, le chanteur homosexuel, glande chez sa mère tout en traitant sa dépendance à l'héroïne. Sam, l'instrumentiste, fort de sa prise de conscience prolétarienne, rêve d'action révolutionnaire en entassant les armes dans son pavillon. Ils vont croiser Godzilla, tueur et truand, prêt à tout pour posséder Jon, pour qui il a eu le coup de foudre.

Sophie Di Ricci aime les histoires d'amour. Celles qui font mal... Celles où rode la mort, qui puent la merde, la misère et le foutre. Des histoires de mecs et de défonce, qui lui permettent de brosser avec un indéniable talent les franges de cette société où certains n'ont plus rien que leur épuisement à être encore debout en attendant leur prochain fix, leur prochaine ligne. C'est cela d'abord Jaguars, un excellent roman d'ambiance sur la débine, les bas-fonds fangeux de la condition humaine sur lesquels cette incorrigible romantique va faire pousser la fleur d'un amour beau, inattendu et mortel, par égoïsme et trahison.

Ce qui m'a finalement gêné est que Jaguars raconte la même histoire que Moi comme les chiens. Un récit transposé, inconsciemment ou non, où l'on retrouve inversés les personnages, leurs caractéristiques et la plupart des situations [1]. Ainsi, le vieux truand du premier livre qui était taiseux et solitaire, dont on ne savait pas vraiment s'il était un tueur, et qui était tout à fait clean devient-il ici un quadra volubile qui ne peut vivre qu'entouré de parasites et reconnu par tout son quartier, qui assassine quelqu'un dès que l'on fait sa connaissance et qui sniffe tout ce qui lui passe à portée de narine. Hibou mettra des jours et des jours avant de s'unir à Allan, Godzilla baisera Jon dès les premières pages. Allan rêve d'une vie de couple en s'installant chez Hibou, ici c'est Godzilla qui souhaite ardemment se marier. Allan aspirait à la gloire, Jon l'a connue et ne veut plus en entendre parler, etc.

Attention, je n'ai évidemment rien contre la méthode, le réemploi de matériaux d'un roman sur l'autre est une constante chez des auteurs que j'estime et qui ont souvent écrit, à peu de choses près [2], le même livre à chaque fois. Le vrai problème est que Jaguars ne me convainc guère en dehors de l'histoire d'amour entre Godzilla et Jon, alors que Di Ricci s'offre plus de latitude pour développer les situations par rapport à son premier bouquin. Tout ce qui concerne les trafics de Godzilla et la lutte pour le pouvoir m'est apparu flou, approximatif, sans réelle consistance ni maîtrise et ne semble être là que pour justifier le final, identiquement inversé lui aussi.

L'autre développement qui ne m'a guère emballé est celui de Sam, dont la relation à Jon et au couple qu'il forme avec Godzilla est totalement équivalente à celle entre Mickey et Allan-Hibou dans Moi comme les chiens (jalousie, dépendance à l'autre pour pouvoir s'en sortir). Ce frère paranoïaque et infantile tout à fait exaspérant tue, par ses excès, la piste de la fidélité et de la trahison que suit la romancière à travers le personnage ambigu de Jon, thème complexe traité finalement ici tout en surface.

Je doute que la critique en général et la blogosphère en particulier n'accueillent avec enthousiasme ce nouveau livre de Sophie Di Ricci qui a les mêmes qualités (à mes yeux les mêmes défauts) que le premier, ce qui relativisera d'autant mes réticences. À mon sens, l'auteur possède dans ses pattes de quoi écrire un possible grand roman noir. Jaguars n'est pas celui là (en librairie le 6 octobre 2011).

Chroniqué par Philippe Cottet le 06/08/2011



Notes :

[1] C'est quelque chose que l'anthropologie structurale avait mis en lumière dans l'emprunt et le réemploi des mythes d'une culture à l'autre. Afin que l'emprunt ne se remarque pas tout en assurant une différenciation avec des peuples proches, on en inversait les termes (n'importe quel bouquin de Levi-Strauss aborde cette question).

[2] Toute la différence n'est pas seulement dans le à peu de choses près, mais dans l'histoire de départ, la perception du monde que recouvre ce réemploi (Cain ou Crews par exemple).

Illustration de cette page : Avis de recherche des membres de la RAF

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Expression, John Coltrane (Impulse! - 1967) • Mama Too Tight, Archie Shepp (Impulse! - 1966)