La transparence du temps

L
Leonardo Padura

La transparence du temps

Cuba (2018) – Métailié (2019)

Titre original : La transparencia del tiempo
Traduction par Elena Zayas

Mario Conde accepte d'aider Bobby, un ancien camarade de lycée trafiquant d'objets d'art à l'homosexualité désormais assumée, afin de retrouver la statue d'une vierge noire dérobée par son jeune amant.

À la veille de ses soixante ans, le Conde de La transparence du temps aime toujours autant les femmes et le rhum. Tamara et l'âge aidant, il est beaucoup moins assidu s'agissant des premières et perpétuellement prêt à se visser à une bouteille du second, seul ou en compagnie de sa bande d'amis, réduite désormais à Carlos et au Conejo. Andropause et delirium tremens semblent être ses derniers horizons.

Cuba a peu à peu vendu tous ses trésors, du moins ceux qui étaient accessibles au chasseur de livres anciens qu'il était devenu après son départ de la police. Conde accepte donc de renouer avec son passé d'enquêteur et se laisse embobiner par le discours de Bobby et sa promesse de dollars pour rechercher une vierge noire qu'on lui présente d'abord comme un souvenir de famille, copie de celle de La Regla toujours fêtée à La Havane le 7 septembre.

Un homosexuel qui confie à un détective privé le soin de retrouver une statuette noire de haute valeur, cela sent son hommage à Hammett et à son Faucon maltais, mais Conde est à l'opposé de Sam Spade et de son cynisme. Certes, son égoïsme le pousse à ne pas vouloir que son monde change (il accueille très mal la décision du Conejo de quitter Cuba pour rejoindre sa fille à Miami), mais sa générosité le conduit à immédiatement régaler ses amis de sa fortune soudaine ou à offrir ses meilleures chaussures à un vagabond philosophe dont il n'est même pas certain qu'il ne soit pas le fruit de son imagination et de ses terreurs alcooliques.

Comme dans Hérétiques qui obéissait à une construction semblable, l'objet poursuivi par Conde possède deux histoires : celle de son actuelle disparition et celle de son origine. Padura va traiter celle-ci dans une régression narrative qui nous mènera de la Catalogne républicaine de 1936 à la prise de Saint-Jean-d'Acre en 1291, accompagnant ces hommes de rien qui consacrèrent leur vie à protéger l'artefact miraculeux de la destruction et de la convoitise. En ce qui concerne l'enquête moderne, elle oblige Mario Conde à pratiquer le même grand écart que la société cubaine de 2014, entre les bas-fonds de la misère dont sont issus les voleurs et la classe de ces nouveaux riches, trafiquants en tout genre, qui tient désormais le haut du pavé à La Havane et peut dépenser en un repas ce qui ferait vivre une famille durant un mois voire un an.

Jouisseur et coupable tout à la fois, Conde profitera de cette belle vie comme il se scandalisera de la pauvreté du ghetto dans lequel survivent les Orientaux, ces Cubains déracinés venus de Santiago et qui vivent hors de ce monde. L'existence dans l'île est une oscillation entre tous les extrêmes qu'elle se donne ou qui s'imposent à elle, une contradiction permanente dans la moiteur et l'indolence tropicales.

Comme toujours, l'écriture de Leonardo Padura est un régal de saveurs, d'odeurs et de rythmes, même si le reggaeton a remplacé le boléro. Moins exigeant à la lecture qu'Hérétiques, La transparence du temps permet de retrouver un héros généreux en amitié et fier d'avoir résisté aux vertiges ayant saisi son pays depuis soixante ans. Conde est un homme d'honneur fidèle à des principes devenus rares, peut-être à l'image de Padura, qui livre dans le chapitre 19 une vibrante réflexion sur l'acte d'écrire :

Tu avançais, tu entassais les feuilles, tu lisais, tu recopiais des informations et c’est alors que tu avais perçu peu à peu cette distanciation éclairante, car tu devenais un être différent, tu te libérais de toi-même et, d’une certaine façon, ces autres vies t’enrichissaient. Tu gagnais en liberté. Est-ce cela écrire ? Se transmuer en un autre ? Renoncer à soi au profit de la création ? Essayer de reconstruire ce qui ne peut être restauré ? Manipuler le mauvais spectacle de la vie, vécue sans possible plan préalable, pour en faire une création plus bienveillante et logique, d’une certaine façon moins humaine et pour cette raison plus satisfaisante ? Jouer à être libre ? Et même être libre ?

Chroniqué par Philippe Cottet le 27/03/2019



Illustration de cette page : La Moreneta, vierge noire de la Catalogne