Noir Océan

N
Stefán Máni

Noir Océan

Islande (2006) – Série Noire Gallimard (2010)

Titre original : Skipið
Traduction d'Eric Boury

Neuf hommes embarqués sur le Per se, un navire reliant Islande et Surinam, sont piégés dans une tempête et victimes de leur égoïsme (traduction d'Éric Boury).

Attention, mieux vaut avoir lu le livre avant de parcourir cette analyse qui diffère des chroniques habituelles et qui révèle des éléments de l'intrigue.

Ayant eu la chance, dans ma jeunesse, de lire des grands romans maritimes où le huis clos et/ou la violence de la tempête mettant à nu le caractère des hommes étaient déjà brillamment exploités (ceux revenant à ma mémoire pour l'instant sont Le Chancellor de Jules Verne, Le loup des mers et L'Elseneur de Jack London, des bouquins de Sue dont j'ai perdu la trace, etc.), je n'ai pas vraiment été impressionné par l'ambiance recréée par Stefán Máni, parce que c'est le minimum que l'on demande à un tel livre. J'ai même trouvé que Noir Océan – très bavard et souvent de façon assez terne et creuse – était plutôt en retrait dans l'analyse des comportements, les interactions possibles entre les êtres et leur évolution face aux évènements. Enfin, si l'aventure de ce cargo est une métaphore du genre humain, comme on tente de nous le suggérer, cela mérite d'être discuté.

Un équipage de neuf marins embarque, comme chaque mois, d'un port d'Islande pour le Surinam. C'est sans doute leur dernier voyage en commun, des menaces de licenciement sont dans l'air. Certains hommes mettent sur pied un complot afin de parer à cette fin annoncée : prendre le navire en otage en le stoppant en pleine mer et obtenir ainsi des propriétaires l'assurance d'une continuité d'embauche.

On reconnait là un motif récurrent des romans maritimes, celui de la mutinerie, avec une couleur légèrement plus moderne parce que sa décision est antérieure à l'embarquement et qu'elle n'est pas justifiée par le comportement ou les compétences du commandant Guðmundur, mais par celles des propriétaires du bateau [1] . Fausse solution de la dernière chance pour sauver l'outil de travail (car on ne voit pas réellement comment elle pourrait résoudre le problème posé par l'actionnaire) elle permet néanmoins d'incorporer astucieusement à l'action cette classique péripétie.

Effets spéciaux

De façon assez spectaculaire, très cinématographique, Stefán Máni nous introduit auprès de ses dix protagonistes (car l'un des marins va être remplacé par un voyou en fuite devant plus méchant que lui), dévoilant chez certains d'entre eux de sombres problèmes individuels qui s'ajoutent à la perspective du complot. À l'exception du Démon (le passager accidentel), tous sont des hommes ordinaires, avec leurs qualités et leurs défauts. Plusieurs sont cependant montrés au bord de la rupture, et pour Jónas, en ayant déjà franchi la limite. Au lieu de l'ancienne solidarité des gens de mer (seule susceptible de rendre tolérable le voyage en huis clos) où le collectif passait avant soi, nous nous retrouvons avec un entassement d'individualités tourmentées, purs produits de la modernité. À une extrémité le commandant Guðmundur représente, dans ses regrets et ses remords d'avoir gâché son existence personnelle, le sacrifice de sa vie à autrui (tous les équipages qu'il commanda). À l'opposé, le Démon est l'homme qui a toujours sacrifié les autres et n'hésitera jamais à le refaire. À l'exception d'un seul, les autres personnages se répartissent entre ces deux pôles.

Ces premières pages, qui jouent sur la non-linéarité et la répétition d'événements selon différents points de vue [2] peuvent être jugées comme parfaitement géniales ou au contraire très épate-bourgeois, tout dépendant de leur justification dans la narration. Reprochant à cette virtuosité d'étourdir quelque peu le lecteur afin de rendre, sinon moins ahurissante, du moins plausible la substitution entre Jón Karl et Kalli, je lui ai laissé le bénéfice du doute jusqu'à la découverte du twist final. Celui-ci, croyant malin de nous inviter à revisiter la façon dont nous avions lu le livre sur le thème du « je vous ai bien eu », m'a définitivement fait trancher pour de l'esbroufe.

Il s'agit en fait d'un détournement d'attention. Dans ces pages, Stefán Máni veut nous persuader que le fait capital de l'histoire est le remplacement de l'anonyme matelot Kalli par le méchant truand Jón Karl. Il a bien sûr déjà en vue sa pirouette finale qui doit obliger le lecteur à conclure : sans ce concours de circonstances (né lui-même de ce quiproquo découvert en conclusion), rien de ce qui s'est passé sur le Per se ne serait arrivé. Le problème est que le personnage de Jón Karl prend de la place mais ne sert à rien. Retirez-le et le livre fonctionne quand même, et de la même façon [3] , tout simplement parce qu'il n'est pas un être agissant sur le navire. Rien de ce qui va transformer cette moderne Nef des Fous en Vaisseau fantôme ne peut lui être, directement ou indirectement, imputé.

Jónas

La folie à bord est un autre motif récurrent des aventures en mer. Dans Noir Océan, comme pour la mutinerie, elle est préexistante à l'embarquement. Jónas est fou, de douleur et de culpabilité et il n'est déjà plus de ce monde. J'entends par là que tous ses actes sont guidés par un principe né du meurtre de sa femme et qui vit son bonhomme de chemin, quelles que soient les circonstances extérieures. Ce n'est pas sa confrontation avec le Démon qui le pousse à rendre sourd et aveugle le cargo, précipitant ainsi ce dernier dans le chaos, mais sa culpabilité, sa folie orgueilleuse de n'avoir à être jugé que par Dieu. Qu'un voyou ait pris la place de son beau-frère ne change pas la donne (au contraire, il en est presque soulagé, s'agissant de sa honte) : il aurait, de toute façon, isolé le navire pour ne rendre des comptes à personne d'humain (page 120 et suivantes, page 170 et suivantes). C'est également cet isolement global du personnage, son autonomie complète par rapport aux autres qui lui fait fuir le cargo à bord du canot de sauvetage, abandonnant les survivants et leur coupant ensuite définitivement la possibilité d'être sauvés.

Un Jonas [4] , une tempête, un rapport à Dieu, une chaloupe qui fonctionne de la même façon qu'un ventre, Stefán Máni semble suggérer à ses lecteurs une analogie entre Noir Océan et le récit biblique. Cependant, aucun élément d'importance de ce dernier ne se trouve dans le roman (le double bind dans lequel Dieu place son prophète et la fuite qu'il provoque, l'unanimité violente de l'équipage et la transformation de Jonas en victime émissaire, l'accomplissement final de la volonté divine). Donc, soit certains se font des idées sur les intentions de l'auteur, soit il s'agit d'un faux-semblant, d'un nouveau détournement d'attention par ajout d'un signifiant superflu au récit ordinaire.

Bien qu'il paraisse être le seul être agissant dans le drame, le personnage de Jónas est en fait assez peu développé, réduit à un homme halluciné tutoyant la divinité dont il attend pardon ou punition. Nous sommes très éloignés de la conscience qu'avait le prophète du problème que Dieu lui posait. Contrairement à son double biblique, ce Jónas-là est l'unique artisan de son malheur : c'est lui qui a incité son épouse au libertinage puis, comme elle lui échappait, qui y a mis un terme ô combien violent. Ce développement succinct et monocorde du personnage suffit à Máni, qui quelque part va le compléter par celui du Président Jón, qui fonctionne de la même façon. Pour moi Jónas (et son double Jón) aurait pu être l'incarnation de la problématique du mal ordinaire chez l'homme (quand le Démon en est l'expression connue et acceptée), celle d'un être agissant dont les conséquences des actes sont disproportionnées par rapport aux intentions sans qu'il en ait conscience. Faute de développement, il reste un personnage qui force à deux reprises le destin de tous, agissant en totale extériorité du groupe, équivalent d'un fatum sur lequel personne n'a de prise. Cela relativise donc du même coup le poids des décisions que prendront les autres dans la tourmente qu'il a provoquée.

Le Président Jón

Ce personnage est un double du précédent, il va agir de façon similaire mais différée. Sa folie est également préexistante et elle a besoin d'un déclencheur – qui se trouve à bord – pour se révéler. Jónas et Jón sont les deux facettes d'une même violence née de la frustration d'une vie qui s'échappe (sur laquelle ils n'ont aucun contrôle), celle du commandant en second ayant été isolée et impulsive, celle du maître d'équipage nous étant donnée comme permanente et par nature.

Le Président est un sale type, aigri et raciste. À l'origine du projet de mutinerie et son unique porteur (les autres ne sont que médiocrement convaincus avant l'embarquement et trouveront prétexte à la situation à bord pour se défausser), il se verra totalement frustré par son échec à partir duquel l'auteur nous révélera la vraie nature du personnage. La haine envieuse qu'il voue au commandant Guðmundur n'est qu'une nouvelle expression de cette mésestime de soi qui l'habite, au moment où il sent qu'il va perdre ce qui donne un sens à sa vie : son travail.

L'épisode de la mutinerie avortée est, avec la chasse au bouc émissaire que représente le placement du Démon dans un endroit isolé du navire, la seule véritable action commune de l'équipage (donnant lieu à des interactions entre les hommes du Per se). Toutes les deux initiées par Jón, elles sont des actes qui ne résolvent rien, des fuites en avant devant les évènements accomplis en désespoir de cause. À chaque fois, cette violence collective vise un autre si possible stigmatisé (les propriétaires devenant les youpins et Jón Karl une taupe à leur service dans la bouche de Jón) mais échoue à créer l'unanimité. Sans doute parce que le véritable objet de la vindicte du Président Jón est transparent à ses compagnons.

Cette haine contre Guðmundur, autour duquel se rassemble finalement l'équipage (c'est-à-dire renversant le processus d'exclusion en laissant Jón isolé), devient explicite lors de la scène de beuverie. Parce que c'est une haine de soi, elle n'a objectivement aucun sens (aucune raison objective), elle est furieuse et hallucinatoire – comme celle de l'homme du sous-sol de Dostoïevski –, et elle l'aurait été de la même façon sans alcool. L''ivresse permet cependant à Jón Sigurðsson de faire accomplir par quelqu'un qui n'est pas tout à fait lui (qui est donc momentanément extérieur), le seul acte pour lequel il a embarqué sur le Per se : nuire à Guðmundur en stoppant le navire [5].

Les autres personnages et l'abordage

Au regard des enjeux de l'histoire, les autres personnages –  y compris ceux que Stefán Máni développe –, se comportent comme des figurants. Celui de Sæli ne se justifie, comme celui du Démon, que pour le twist final, même si l'auteur le place devant un choix cornélien (mais dont le résultat est couru d'avance) quand il devra aller actionner le dernier dispositif permettant le repérage du bateau. Le Soutier, espèce d'intouchable à bord, est là pour donner la coloration lovecraftienne suggérée par la dédicace ultime, mais il m'apparait comme tout à fait artificiel. La discussion "philosophique" qu'il a avec Jón Karl est le plus médiocre passage du livre.

Le Démon, comme je l'ai déjà noté, n'a aucune influence sur ce qui se passe sur le Per se : il sent que Jónas a quelque chose sur la conscience et ne fait que suggérer l'achat de son silence, il voit les fusils des mutins et n'en dit rien, il sait que le saboteur ne peut être que Jónas et le garde pour lui, il accepte enfin sans rechigner d'être mis en cellule pour ne pas avoir à supporter les contraintes du rôle de matelot malgré lui endossé. Ce n'est qu'au moment où sa vie est en jeu qu'il agira pour la défendre. Quant aux regrets larmoyants du commandant Guðmundur, ils contrastent avec l'efficacité ordinaire dont il fait preuve face aux péripéties à bord : même s'il arrive toujours avec un temps de retard, il réagit à chaque fois avec bon sens et détermination [6].

Après le sabotage des moteurs, rien n'est évidemment perdu. Il est encore possible d'embarquer tout le monde dans la chaloupe et d'imposer un véritable huis clos – jusque-là évité – dans l'esquif de secours (l'auteur aurait pu également transformer le Per se en champ d'affrontement moral et physique), mais tout ceci est plus difficile à écrire que de finalement prolonger le roman d'aventures.

Máni se contente de faire intervenir un nouvel événement extérieur, lui aussi grand classique du livre maritime : l'attaque des pirates. Celle-ci, à environ 300 milles à l'est du Nordeste brésilien, en plein océan et par une nuit de tempête, est évidemment tout à fait invraisemblable. Même s'il tente de nous convaincre que la piraterie moderne est en expansion, ce qui est vrai, ce n'est sûrement pas au large de l'Amérique du Sud : quelque cas par an sur toute la façade atlantique du continent, jamais aussi loin des côtes et surtout pas dans de telles conditions météorologiques.

Je ne nie évidemment pas le droit à un auteur de glisser ce type de péripétie dans une histoire, mais je n'achète simplement pas celle-ci. Pas seulement son côté invraisemblable, mais parce qu'elle est une facilité romanesque et que l'on finit par comprendre ici la méthode utilisée par Stefán Máni : accumuler dans un roman toutes les situations jamais rencontrées dans la littérature de genre. Et je dois dire qu'à l'exception du kraken, il nous les fait toutes puisque nous aurons à venir dans les cinquante dernières pages : l'abordage donc, puis la fuite d'un officier à bord de la seule chaloupe (on doit trouver cet événement chez Sue ou Dumas), la perte du canot unique moyen de sauvetage, la rencontre avec un iceberg gigantesque, et enfin l'échouage (dans le désert antarctique). Concentrés dans ces ultimes pages, tout ceci donne effectivement une impression de mouvement irrémédiable, mais comme aurait dit Sartre que Máni invoque à la fin de son récit, « ce n'est pas de l'action cela, c'est du bruit... » [7].

Les chambres froides toujours fonctionnelles permettent à l'auteur d'éviter les actes d'anthropophagie fréquents dans les naufrages et toutes les questions morales qui se posent alors traditionnellement aux survivants. Une fois encore, il perd l'occasion de faire interagir entre eux ses rescapés, ne nous montrant que leur résignation, leur isolement et l'enfermement dans leur monde, ce qui confirme le fatalisme sous lequel sont placées ces aventures.

Le double final

Noir Océan se termine sur un double final qui doit pousser le lecteur à évaluer, ou réévaluer ce qu'il vient de lire. La première partie est constituée par la révélation du quiproquo qui a conduit Jón Karl le Démon à prendre la place de Kalli, celui-ci conspirant de ce fait à sa propre mort, puisqu'il va être renversé par l'épouse de Jón Karl qui fuit (à la recherche d'une mystérieuse valise rouge) la menace née du mensonge de Kalli. Ce twist, à mon sens, n'explique que cela. Placé à cet endroit et compte tenu de la construction adoptée par Máni, il suggèrera à certains lecteurs le sentiment que tout ce qui se passe dans le roman est lié à ce mensonge initial, de proche en proche, confirmant ainsi tous les indices de fatalisme déjà détectés.

Le deuxième temps du final est constitué par la dédicace à « Sartre, Lovecraft et Jim Morrisson ». Si la présence des deux derniers dans le récit est facilement détectable, on a du mal quand même à voir celle du philosophe dans cette vision du genre humain déterministe, étroite et conservatrice. Comme pour Jonas, cette mention fonctionnera chez certains lecteurs en association d'idées (un huis-clos, un enfer, Sartre) pour les conforter dans l'impression qu'ils viennent de lire autre chose que le remake hollywoodien, vaguement mode et totalement désincarné, d'un vieux roman d'aventures (Paris, Londres, décembre 2010).

La lecture de Noir Océan chez d'autres chroniqueurs : Noirs desseins, Télérama, L'express, Le western culturel, Actus du noir

Chroniqué par Philippe Cottet le 27/12/2010



Notes :

[1] Cependant, à bord, Guðmundur sera perçu par les possibles mutins comme le représentant de ces derniers. On verra par la suite que la mutinerie peut être surtout interprétée comme un règlement de comptes individuel entre deux hommes.

[2] Il n'y a toutefois pas de divergences dans ces points de vue, ce n'est que la même scène selon des personnages – et non des subjectivités – différents (on change seulement la caméra de place). Nous ne sommes pas dans Rashōmon de Kurozawa ou The Killing de Kubrick. Plutôt du côté de Tarantino...

[3] Sauf évidemment le twist final, à mon sens totalement inutile, voire détruisant la crédibilité du tout.

[4] Jonas, c'est ainsi que les marins nomment l'homme qui apporte le mauvais œil sur un navire. On ne peut même pas faire ce rapprochement ici puisque être désigné comme jonas suppose une unanimité contre un individu que l'on transforme en victime émissaire symbolique (dans le sens où il n'y a pas de mise à la mer de ce dernier). Sur le Per se, l'unanimité contre un seul (même s'agissant du Démon) n'est jamais possible.

[5] La dimension hallucinatoire de la violence envieuse de Jón –  qui n'est pas très éloignée de celle qui permettait à don Quichotte de voir des géants là où étaient des moulins –, était tout à fait suffisante pour lui faire accomplir le sabotage sans passer par la scène de beuverie, que j'ai trouvée personnellement médiocre.

[6] Ce que j'entends par là est que l'histoire personnelle du commandant n'a aucune influence au regard de l'histoire qui nous est narrée dans Noir Océan, compte tenu de l'imprévisibilité des événements qui affectent le Per se. Elle ajoute simplement une note mélodramatique, que l'on trouvera ou non artificielle.

[7] Le rapprochement fait dans ma note numéro 2 avec le cinéma de Quentin Tarantino se confirme finalement. Sauf que Máni revisite le genre en une seule fois sans jamais rendre vivants ses personnages, n'en faisant que les marionnettes du destin.

Illustrations de cette page : Scène de tempête 1 & 2 • L'équipage sacrifiant Jonas • La mutinerie à bord de la Bounty • Cargo et iceberg