Le condor

L
Stig Holmås

Le condor

Norvège (1994) – Gallimard Série Noire (1997)


Traduction d'Alain Gnaedig

Peu avant le braquage d'une banque à Lisbonne, un Anglais déclassé, vivant dans un taudis de Benfica, est approché par un employé de l'ambassade britannique qui semble parfaitement connaître son histoire.

Merci à Nicolas Piqué, lecteur du Vent Sombre, d'avoir attiré mon attention sur ce roman.

Le condor est une dérive, qui tire sa force – ou sa faiblesse – du mélange incessant des temps du récit. Au cœur de ce labyrinthe, William Openshaw, alcoolique, poète internationalement connu et braqueur de banques, n'est pas un truand flamboyant. C'est un homme en miettes, qui trouve refuge dans les taudis du monde et se souvient.

Openshaw s'apprête à monter sur un coup avec des inconnus alors que son dernier hold-up, à l'origine de sa fuite éperdue, s'est terminé dans le sang. Qu'est-ce qui a conduit cet enfant pauvre de Birmingham, fils d'un couple de soiffards dominé par un père cogneur, vers la poésie ? Cette poésie de la douleur dans laquelle John Minehead avait vu toutes les raisons de le recruter pour ses attaques de banques, au départ vécues comme des actes révolutionnaires – ou des manifestes artistiques ? – par des participants qui ne gardaient pas un sou de leur forfait.

Pour le savoir, pour comprendre ce qui a fait de cet homme un intellectuel universellement reconnu et apprécié et un criminel puni et détesté, il faut emprunter le lacis de ses souvenirs. On y trouve des femmes manquantes – sa mère, Monica Seymour –, plusieurs morts violentes, les ombres menaçantes de son père et de l'homme de Manchester, des trahisons, des abandons, une lente descente dans la misère comme seul lieu possible de vie.

Le condor, c'est le gâchis d'une existence qui refuse d'être désormais sublimée dans une poésie célébrée. William Openshaw n'a que faire de l'admiration que lui voue Richardson. Drôle d'oiseau monogame, gauche et maladroit sur le sol à l'instar de Gymnogyps californianus (que lui et Monica aimèrent tant) et comme lui survivant – jusqu'à quand ? – William lui préfèrera toujours la compagnie de ceux pour qui il n'est qu'un poivrot de plus. Comme cette femme dont le corps sent le moisi et l'amande, quand le poète ne se raccroche à la vie que par la grâce d'une odeur lointaine de coquelicots.

Si l'on accepte cette parole fragmentée jouant, autant qu'elle les livre, des secrets d'une vie, Le condor de Stig Holmås se révèlera un roman d'une beauté précieuse et désespérée.

Chroniqué par Philippe Cottet le 23/03/2013



Illustration de cette page : Gymnogyps californianus

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Beauty is a rare thing d'Ornette Coleman (1993 - Rhino)