Mapuche

M
Caryl Ferey

Mapuche

France (2012) – Gallimard Série Noire (2012)


Un détective privé, ancien rescapé d'un centre clandestin de détention sous la dernière dictature militaire, s'allie à une jeune sculpteuse, de la minorité indienne Mapuche, pour retrouver un ami de celle-ci, transsexuel enlevé par des inconnus, alors qu'une jeune femme et un autre transsexuel ont été tués dans des circonstances incompréhensibles.

Note : Cette chronique est un exercice éditorial semblable à celui que j'avais entrepris pour le livre Noir Océan. Elle retrace essentiellement le cheminement intellectuel qui a été le mien durant la lecture de Mapuche. Ces éléments n'apparaissent que rarement – en tout cas jamais en totalité – lors de l'écriture des chroniques ordinaires. Mieux vaut avoir lu le roman pour comprendre ce qui est discuté ici.

Mapuche est arrivé d'une manière assez particulière dans mon plan de lecture. Lors d'une séance de signature dans une célèbre librairie du XIX° arrondissement de Paris, Caryl Ferey avait présenté de façon enthousiaste, mais à mon sens assez brouillonne et plutôt superficielle, la situation historique, sociale et politique qui servait de cadre à son récit.

Ayant découvert l'Argentine, au début des années 1970, par la grâce du grand Cronope, ayant suivi – en militant d'abord, puis en citoyen du monde – la misère des peuples sud-américains mis aux pas par des galonnés (formés notamment par des experts français transfuges de l'Algérie), remplacés par des civils à peine moins serviles et bornés, je ne voyais pas spécialement d'intérêt à sa lecture. D'autant que les témoignages, documentaires ou fictionnels [1], émanant de ceux qui ont subi la dictature n'étant pas rares, il me parait plus honnête de rechercher auprès d'eux la mémoire – luttes et souffrances – de cette période. L'écriture d'un homme de passage – même animé des meilleures intentions – reste souvent superficielle et l'on peut craindre l'utilisation d'un tel contexte pour proposer un dépaysement à bon compte.

Alors que la rumeur de roman génial, savamment orchestrée dans les médias et sur les blogs, s'amplifiait autour de Mapuche, des proches plutôt connaisseurs de l'Argentine qui s'étaient risqués à sa lecture en ressortaient rapidement, écœurés par sa médiocrité. Qui croire alors ?

De quoi Mapuche est-il le nom ?

Une fois le livre refermé, ce qui reste à l'esprit est d'abord une histoire d'amour, baignée dans un héroïsme violent tout à fait insupportable. Une romance de type Cendrillon (ou sa version plus récente Pretty Woman) qui voit une jeune Indienne réprouvée, déclassée, humiliée par des années de mépris colonial, souillée par les centaines d'hommes qui lui sont passés dessus quand elle faisait la pute pour survivre (mais attention, maintenant c'est une artiste !) découvrir le grand amour avec un détective dans le milieu de la quarantaine, fils d'une bourgeoise de la meilleure société portègne et d'un poète, résistant mort dans les sinistres geôles de Videla, dont lui-même est un étonnant rescapé.

Toute l'économie du roman est en fait tendue vers cette rencontre et cet accomplissement. Dans son isolement d'artiste, dans son amitié exclusive avec le transsexuel Paula-Miguel et malgré son histoire mouvementée, l'Indienne Jana est telle une vierge attendant son Prince. Il lui arrivera sous les traits de ce bourgeois aisé, son exact opposé, plus vieux, plus mûr, plus sûr de lui (malgré une fragilité cachée...), son ennemi de classe si Ferey avait écrit un livre politique. Mais ce qui est vendu ici, c'est la scie habituelle de la-passion-qui-transcende-les-différences-et-qui-guérit-tous-les-malheurs – il ne manque plus que la musique de Francis Lai – avec tous les stéréotypes associés. À elle le côté sauvage, instinctif, impétueux, animal – l'éternel féminin ? –, qui va permettre à Ferey de basculer son histoire dans la violence vengeresse. À lui le côté réfléchi, raisonnable, équilibrant de leur couple. Derrière leur stature de victimes accédant, grâce à l'amour, à une seconde vie inespérée, l'auteur va dissimuler une histoire assez ordinaire de vendetta.

La composante indienne du personnage de Jana est médiocrement développée (tout comme l'est d'ailleurs l'aspect argentin du reste des personnages). Quelques paragraphes de savoir encyclopédique sur les Mapuche et l'évocation d'une ou deux mythes ne font pas, pour moi, un caractère crédible. Jana est une Mapuche comme Jennifer Cavalleri [2] était Italienne, catholique et pauvre, uniquement pour son exotisme qui permet de la situer socialement de l'autre côté de la barrière. D'ailleurs, quand elle prendra les armes, ce ne sera pas pour rejoindre la révolte des siens, leur combat identitaire, leur résistance face aux multinationales (comme Angellini, Matte ou Benneton) quasiment ignorés par le romancier. Ce sera pour accomplir une vengeance qui est d'abord celle de son amant (de la lutte qu'il menait + de sa mort entrevue). Nous sommes vraiment dans le cadre de ce que Sherman Alexie nomme à juste titre de “ la littérature coloniale ” (celle de ces Blancs nantis parlant pour les autres).

Faut que ça saigne...

Les différents mouvements de contestation de la dictature derrière lesquels Ferey abrite son histoire – notamment Les mères de la place de Mai et les Grand-mères de la place de Mai (qui ne sont pas les premières « devenues vieilles » comme j'ai pu le lire sur un blog encensant le bouquin) –, ont pour particularité d'avoir toujours été non-violents et légalistes. L'entêtement des mères de disparus tournant chaque jeudi sur la place de Mai était d'abord l'expression, face à la brutalité meurtrière de la junte et de ses bourreaux, de la prééminence absolue du droit, de la conviction qu'existait une transcendance qui permettrait de juger un jour les coupables et leurs mensonges, de façon civilisée, sans recourir aux moyens qu'ils avaient utilisés. C'est cette expression particulière et originale, ancrée dans le fait protestataire historique argentin, mais aussi dans la foi catholique des contestataires, qui a désarçonné le pouvoir dictatorial, lui-même auto-investi d'une mission religieuse – « réinsuffler le sens de la grandeur et de la foi à une nation infidèle » [3] – et qui avait été accepté, avec tous ses excès, par la société argentine tant qu'il mettait fin au chaos né de la confrontation entre la violence révolutionnaire des Montoneros et les expéditions punitives de la Triple A.

Les militaires et leurs successeurs ne s'y étaient pas trompés, organisant de façon légale leur impunité et celle de leurs séides (depuis la loi de pacification nationale de Bignone en 1983 à celles du du Point final et de l'Obéissance due d'Alfsonsín, seuls les vols d'enfants, évalués à 500, étaient imprescriptibles) et c'est bien sur le terrain politique et juridique (c'est le travail du héros de Mapuche que de rechercher des éléments de preuve en vue de ces procès) qu'a lieu le combat depuis une trentaine d'années .

Cela ne fait évidemment pas les affaires de Ferey. Le juridique, c'est bien beau, mais ça n'est pas très vendeur et c'est assez chiant à écrire. Traiter de la réalité actuelle des enlèvements d'enfants – les preuves difficiles à obtenir, les traumatismes psychologiques et les incessants obstacles judiciaires, le refus d'un certain nombre de “ possibles adoptés ” que l'on mette en cause leur filiation [4] – est complexe et pas du tout glamour et il va d'ailleurs expédier cet aspect des choses en quelques paragraphes. Lui, ce qui lui faut, c'est de l'action, de la colère, de la rage, de la violence, quelques belles scènes trash, la punition en direct des méchants... il doit impérativement avoir réglé la question argentine au bout de ses 500 pages, d'autres peuples écrasés l'attendent pour être sauvés. So trendy...

Panem et circenses

Alors Mapuche est aussi un banal livre d'action et de vengeance, au schéma et à l'agencement interne très prévisibles, dans lequel des êtres particulièrement abjects (symbolisant la répression sanglante durant le Proceso de Reorganización Nacional [5]) répondront enfin de leurs crimes. L'histoire des enfants volés n'est qu'un prétexte romanesque expédié en trois coups de cuillère à pot par Ferey, mais qui lui permet de remonter à la surface ces ennemis anciens [6] à qui sa doublette de héros justiciers, forcément sublimes puisque victimes, va régler leur compte.

Toute la question est de dissimuler aux yeux du lecteur le fait que les violences exercées de part et d'autre sont finalement de même nature (mise à mort selon des considérations personnelles). Car ce que Jana va faire subir aux anciens bourreaux est le strict équivalent de ce qu'eux-mêmes faisaient subir trente ans plus tôt aux opposants (torture, exécution, disparition). Les auteurs de polars et de thrillers qui se saisissent souvent de cette justice privée s'en tirent toujours de la même façon pour maquiller cette loi du talion. Ils développent le caractère particulièrement odieux, monstrueux, amoral de l'une des parties, qu'ils opposeront à la dimension correctrice et souvent angélique de l'autre, celle destinée à appliquer le châtiment et à restaurer l'ordre. La distance entre les deux est constante (aucune ambiguïté possible) et la conclusion assurée – composantes obligées après la pseudo mise en danger du lecteur (qui n'en demande jamais plus) au contact du “ mal ” – tout le reste relevant d'un habillage (ici, la fragilité et l'isolement du vengeur, Jana, accentuent encore plus la posture héroïque).

Mapuche n'échappe évidemment pas à cette mécanique, construisant page après page cette inhumanité de la violence de l'autre : éliminations horribles de Maria Campallo et du transsexuel Luz, scènes de torture subies par Rubén jeune, par Paula-Miguel, par Jana, par Rubén adulte, etc., médiatisée par les deux bourreaux (el Toro et el Picador, sadiques et ignominieux) et l'indifférente lâcheté de leurs complices, à laquelle répondrait une justice privée [conçue comme] légitime et efficace, celle de ceux qui ont souffert. Là où Garage Olimpo de Marco Bechis [7] était capable de discourir sur la période, et notamment l'usage de la torture, en la plaçant toujours hors champ, Mapuche de Caryl Ferey l'offre en pâture au voyeurisme trash de son lectorat. « Il faut qu'à un moment ces gens paient pour cela... » est le message qui doit s'emparer du lecteur et donc lui faire accepter l'exécution finale des tortionnaires comme étant normale.

« Il faut qu'à un moment ces gens paient pour cela... » était ce que pensaient les militaires des personnes qu'ils enlevaient et qu'ils rendaient responsables du chaos dans lequel était plongée l'Argentine. L'immense majorité des Argentins d'alors, qui se refusaient à voir et savoir, leur donnait raison.

Le syndrome Paris-Dakar

Cette stratégie d'écriture qui s'en tient à la confrontation manichéenne d'un Bien et d'un Mal tous les deux surévalués brûle donc, comme le napalm, toute complexité. On se rend compte surtout qu'elle n'a jamais vraiment besoin de l'environnement dans lequel elle se développe, ou du moins que celui-ci peut parfaitement n'être qu'une esquisse, un bruit en arrière-plan : les faits narrés pourraient parfaitement prendre place à un autre endroit, une autre époque [8].

De la même façon que quelques paragraphes sur les Indiens Mapuche ne font pas un personnage, les nombreuses pages disséminées ça et là, équivalentes d'un digest de Que sais-je ? et qui visent à résumer une quarantaine d'années d'histoire politique et sociale complexe et mouvementée ne font pas l'Argentine. Ou alors une Argentine jetable après usage, le temps d'un roman [9].

Ferey peut dès lors y faire passer sa caravane infernale, son héros increvable, sa petite Indienne révoltée et amoureuse, ces transsexuels traités comme des bouts de bidoche, tant par leurs tortionnaires que par lui-même... Il peut accumuler les nombreuses incohérences propres à ce genre de livre, le public y étant le plus souvent totalement indifférent (par exemple : pourquoi garder Miguel en vie alors qu'on a tué Luz sans se poser de questions [10] ? Pourquoi attirer l'attention en exécutant Maria comme sous la dictature, via un vol de la mort, quand les moyens de se débarrasser discrètement d'un corps ne manquent pas [11] ? Comment un homme qui vient d'être torturé comme l'a été Rubén réussit-il à aller flinguer deux types dans un vignoble puis à sauver Jana à l'autre bout du pays, au moment pile où elle risque d'être tuée (deux fois) ? Etc.). Ce qui importe, c'est la punition des méchants, et c'est celle-ci que les articles élogieux et les nombreuses ventes induites salueront...

Mapuche, médiocre livre d'amour et de vengeance, est terminé. Les survivants vont devoir maintenant rendre des comptes sur leurs actions. Nul ne doute que le général Ardiles sera convaincu de vol d'enfants, d'assassinat, de conspiration peut-être. Comme l'Argentine n'est pas le Far West, mais un état de droit, nul ne doute non plus que Jana sera condamnée à une longue peine de prison pour le meurtre du cardinal et des deux tortionnaires. Ni que Rubén la rejoindra pour celui de Romero, les rotules brisées de son patron et quelques cadavres dans la maison du delta. Triste fin que ne voudront sûrement jamais envisager Caryl Ferey et ses lecteurs, repus d'une violence qu'ils estiment légitime.

Chroniqué par Philippe Cottet le 22/07/2012



Notes :

[1] Et aussi nombre d'ouvrages savants pour comprendre le pays. Je sais, cela à l'air grossier dit comme ça... Ce qui laisse rêveur, c'est de constater que des lecteurs et des chroniqueurs de ce livre vont découvrir avec stupéfaction, en 2012 tout ceci.

[2] L'héroïne de Love Story

[3] Franck Lafage L'Argentine des dictatures (L"Harmattan, 1991) compare leur engagement à « des chevaliers des temps modernes dépositaires des valeurs des ordres militaro-religieux de l'Europe médiévale » (p 117 et suivantes, à propos de l'Ordre Général de Bataille de 1975 instaurant la terreur comme moyen politique).

[4] Un aperçu du marathon juridique pour l'obtention des preuves ADN de filiation est consultable ici : Filiation des enfants enlevés. On peut consulter également cet article paru dans Match sur Argentine : les enfants volés. La difficulté de prouver les exactions de la dictature est bien évidemment un symptôme de la position délicate de la société argentine sur cette période.

[5] Nom officiel de la dictature militaire entre 1976 et 1983

[6] Il n'en manquera pas un dans la liquidation finale : le militaire haut gradé naturellement (celui-là sera traduit en justice) et un représentant de tous les supplétifs de la dictature : militaire de second rang, police politique, simple soldat, flic, hiérarchie catholique, supprimés par Jana, Rubén se chargeant de l'aviateur et du profiteur économique.

[7] Garage Olimpo est un film tourné en 1999 par le Chilien Marco Bechis, disparu et torturé par la junte argentine, et l'un des rares rescapés. Le film marque un tournant dans la façon dont est abordée la violence institutionnelle durant la dictature, notamment en rappelant qu'étaient seuls visés par celle-ci les militants, pas seulement politiques ou syndicaux, mais tous ceux visant à élever le niveau culturel des populations, comme ici la jeune Maria dont le crime est de donner des cours d'alphabétisation. Garage Olimpo montre surtout la fonctionnarisation du mal derrière laquelle s'abriteront tous les tortionnaires par la suite. À la façon d'un Eichmann, ils faisaient tous leur devoir pour la Patrie.

[8] C'est, semble-t-il, un reproche que des lecteurs font aux précédents livres de Ferey.

[9] Pour ceux – et ils sont, hélas !, nombreux – qui découvrent que l'Argentine ne produit pas seulement des tangos et des footballeurs.

[10] Pour pouvoir le torturer en direct live un peu plus tard, bien sûr.

[11] Les vols de la mort n'étaient qu'un moyen de se débarrasser des corps, que l'on retrouvait souvent sur les rives uruguayennes du rio de la Plata. Ils se justifiaient surtout dans le cadre d'une politique de terreur, ce qui n'est bien sûr plus le cas ici. Les disparus pouvaient également être enterrés à la sauvette, incinérés, etc.

Illustrations de cette page : Le général Jorge Rafael Videla, chef de la junte qui prit le pouvoir lors du golpe de 1976 – Ryan O'Neal et Ally McGraw dans le film d'Arthur Hiller Love Story – Une mère de la place de Mai demandant vérité et justice concernant les “ disparus ” – Un graffiti appelant à la résistance mapuche

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Intégrale des Mélodies de Gabriel Fauré par Elly Ameling (soprano), Gérard Souzay (baryton), Dalton Baldwin (piano) chez Brilliant Classics – Phat Jam in Milano d'Archie Shepp (Dawn Of Freedom - 2009) – Conférence de presse de Michel Petrucciani et Eddy Louiss (Dreyfus - 1994)