Les derniers jours de la victime

L
José Pablo Feinmann

Les derniers jours de la victime

Argentine (1979) – Gallimard Série Noire (1991)


Traduction de Françoise Campo-Timal

Raúl Mendizabal, tueur à gages indépendant, est recruté par l'Organisation pour assassiner un homme qui en sait trop. L'étrange traque de sa cible, un certain Rodolfo Külpe, commence alors que Mendizabal rencontre une opposition haineuse de l'un des membres de l'Organisation nommé Peña.

Les derniers jours de la victime, roman publié sous la dictature de Videla, est une critique à peine voilée de l'état de terreur et d'arbitraire dans lequel se trouvait la société argentine sous la botte des militaires. Un homme ici doit disparaître et ceci se perdra au milieu des milliers de morts violentes de cette période tourmentée.

José Pablo Feinmann Derniers jours de la victime Külpe n'est pas le premier contrat de Mendizabal pour cette mystérieuse organisation et il n'est pas le seul exécuteur à officier pour le compte de celle-ci. Si notre assassin est apprécié par ses commanditaires, c'est parce qu'il met beaucoup de finesse et de discrétion dans ses opérations. C'est l'un des points qui l'oppose à Peña, homme de main brutal et immédiat.

Par le roman et le cinéma, nous savons que les tueurs professionnels sont des solitaires et Mendizabal n'échappe pas à cette règle. Comme le Christian Raven de Graham Greene, il n'a d'affection que pour son chat [1].

Particulièrement méticuleux, Mendizabal éprouve l'intense besoin de connaître les habitudes de sa victime, pour déterminer évidemment le meilleur moment pour l'exécuter. On comprend aussi qu'il entend ressentir au plus profond de son être le pouvoir qu'il détient sur la vie de sa cible, et pas seulement lors du meurtre. En ritualisant son approche, Mendizabal se vit presque comme un esthète du crime, seule façon sans doute à ses yeux d'accepter son rôle destructeur et le vide dans son existence que cela implique.

Dans le cas de Külpe, ce besoin de contrôle devient rapidement obsessionnel. L'urgence de se glisser dans les actes et les pensées de l'autre va peu à peu s'imposer au tueur. Á partir de quelques fragments d'identité collectés au cours de ses filatures, Mendizabal reconstitue une histoire José Pablo Feinmann Derniers jours de la victime de cet homme et des gens qui l'entourent, à la fois crédible et invraisemblable, réelle et fantasmée.

Dans ce délire froid et grandissant, Külpe devient un rival, notamment sexuel. Plus Raúl exacerbe mentalement cette rivalité, plus il perd pied. S'inventant une vie normale, il joue au père avec Sergio et rêve de couple avec Amanda (après le meurtre) car il pense d'abord que celle-ci est l'épouse délaissée de Külpe. Il ne prend même plus la peine de le suivre et retarde toujours plus le moment de la confrontation. Les mises en garde de Peña, pour qui il fut un modèle avant de devenir un rival, ne l'atteindront que parce qu'elles mettent en lumière le caractère pervers, fétichiste, homosexuel de son comportement à l'égard de sa cible.

L'ordre de précipiter l'action qui lui est donné bouleverse la construction mentale de Mendibazal, mais son orgueil le pousse à différer encore un peu le passage à l'acte. Külpe en profite pour disparaitre sans laisser de traces, obligeant le tueur à redescendre sur Terre et à recourir à des expédients violents et improvisés pour le retrouver, dévoilant sa vraie nature de meurtrier.

Les trois parties disproportionnées des Derniers jours de la victime transcrivent parfaitement les tempos de l'histoire et son emballement à partir de cette disparition, avant de s'achever dans un twist surprenant et logique. Malheureusement, la quatrième de couverture, que je vous recommande de ne pas lire avant d'aborder ce plutôt bon roman, révèle en partie ce final.

Chroniqué par Philippe Cottet le 05/10/2009



Notes :

[1] Voir Tueur à gages. Le chat de Raúl Mendizábal est un peu particulier puisqu'il s'agit d'un autre truand ainsi surnommé, unijambiste malade dont il prend soin.

Illustrations de cette page : Federico Luppi (en compagnie de Soledad Silveyra) jouant Raúl Mendizábal dans le film Últimos días de la víctima d'Adolfo Aristarain (1982) • Adriana Varela, merveilleuse interprète de tangos

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Tango en Vivo d'Adriana Varela (Melopea, 1997) et Supervielle de Bajofondo (Universal, 2004).