Suburra

S
Carlo Bonini & Giancarlo De Cataldo

Suburra

Italie (2013) – Métailié (2016)


Traduction de Serge Quadruppani

Fin 2011, les clans mafieux qui dominent Rome, plus ou moins inféodés à la personne du Samouraï, un ancien révolutionnaire nationaliste qui tire les ficelles criminelles, ecclésiales et politiques de l'affaire, sont dans l'attente de la décision du conseil municipal pour conduire l'aménagement du front de mer d'Ostie.

Vingt ans après la période narrée dans Romanzo Criminale, Suburra nous propose de retrouver la pègre romaine, toujours partagée entre les grands groupes mafieux du sud de la péninsule (Cosa Nostra, Camorra et 'Ndrangheta) et des familles locales, comme celle des Adami qui sévit à Ostie ou le clan gitan des Anacletti [1].

Parce qu'il est entré en possession de documents compromettants pour tout le monde à la fin de la domination de la ville éternelle par la banda della Magliana, l'ancien activiste nationaliste connu sous le sobriquet de Samouraï a abandonné la lutte armée et ses rêves de surhumanité pour un rôle criminel qui s'apparente aussi à celui d'un juge de paix du Milieu. Respecté et surtout craint par les familles, il tente de les organiser ou du moins de conserver un semblant de cohésion entre elles pour réaliser l'énorme projet qu'est l'aménagement du front de mer d'Ostie.

Pour mener à bien cette opération immobilière destinée d'abord à blanchir un paquet d'argent sale, puis servir de lessiveuse grâce aux salles de jeux et aux casinos prévus, Samouraï a autant besoin d'appuis dans la société civile que d'intimidation sur le terrain. La corruption des élites – politiques, financières, vaticanes – sur laquelle avait déjà prospéré la vague criminelle précédente, est au cœur de Suburra. Elle est toujours facilitée par l'ambition, l'appât du gain ou simplement le vice qui permet de tenir ce beau monde et de le faire avancer dans le bon sens.

Tout le roman repose sur le maintien d'un équilibre précaire, d'abord entre les clans, puis entre ceux-ci et la façade légale du projet, alors que le temps menant à la décision d'autorisation d'aménagement et les rivalités entre ceux de la Romanina et ceux d'Ostie s'accélèrent. L'histoire se complique pour Samouraï, chassé par Marco Malatesta, ancien disciple des années noires passé du côté de l'ordre et de la défense de la société.

L'abondance de personnages et leurs interactions ne font pas oublier cependant que, roman de gangsters, Suburra joue une partition qui nous est connue depuis le modèle initié il y a près de quatre-vingts ans par William R. Burnett et décliné à de multiples exemplaires – plus ou moins élaborés et plus ou moins riches dans l’écriture – au cinéma comme en littérature.

Luttes de pouvoir, de territoires, querelles de succession, rivalités, trahisons, jalousie, etc. sont des figures imposées du genre que nous retrouvons bien sûr ici. Reconnaissons à Bonini et de Cataldo de le faire avec une bonne maîtrise narrative et sans jamais sombrer dans l'angélisme ou l'hagiographie. Leurs truands sont de sombres crétins violents et racistes qui ne fonctionnent qu'à l'instinct – le plus souvent meurtrier – et dans l'immédiateté. Engagés dans une course à l'argent qui leur permettra de se distinguer symboliquement de la plèbe dont ils sont issus, ils ne font que singer, dans le tapageur et le mauvais goût, les vrais possédants qui les méprisent et usent d'eux comme simples supplétifs, tout en veillant à ne jamais être dépassé, en prestige, par leurs pairs. Rien de vraiment nouveau depuis l'époque du Libanais et du Froid.

Du coup, Suburra reste assez proche de Romanzo criminale, sans l'arrière-plan historique qui faisait la grande richesse de ce dernier [2], puisque nous sommes là dans les ultimes soubresauts de l'affairisme berlusconien et que les services secrets, la P2, la lutte anti-communiste et les banquiers véreux ne sont plus de mise. Au lieu d'une ascension et d'une chute, nous n'assistons qu'au déclin accéléré de Samouraï, figure autoritaire, solitaire, intelligente, cultivée, débordée par la médiocrité et l'incompétence de ses partenaires. Le monde de la pègre à Rome a changé, mais finalement assez peu, et il reste surtout totalement semblable à ce qu'il est dans n'importe quel pays et, ce, depuis que le crime (organisé) est crime [3].

Le roman a été adapté pour le cinéma en 2015, dans une version extrêmement simplifiée qui insiste sur le conflit flamboyant et violent entre les deux clans rivaux Adami et Anacletti. Le Samouraï devient un personnage assez improbable (comment tient-il tous ces gens ? on se le demande), le Pape, qui n'apparait pas dans le roman, est mis en avant d'une façon assez incompréhensible, le personnage du flic (et toute la police d'ailleurs) disparaît. Pericle Malgradi le politicien (joué par le comédien qui interprétait Le Libanais dans l'adaptation de Romanzo criminale) est devenu député pour insister sur la corruption de la droite berlusconienne...

En tant qu'adaptation du roman, le film Suburra est mauvais. En tant que film, il m'a semblé parfaitement superflu. Il a été réalisé par Stefano Sollima, à qui l'on semble avoir également promis la déclinaison en une série de 10 épisodes sur Netflix puis la RAI, lui qui avait déjà supervisé les deux saisons de l'adaptation télévisée de Romanzo.

Chroniqué par Philippe Cottet le 23/01/2016



Notes :

[1] Les Casamonica dans la vie réelle, qui défrayèrent plusieurs fois la chronique, notamment lors de l'enterrement pompeux de leur chef Vittorio Casamonica.

[2] La domination de la banda della Magliana sur Rome correspond à une période courant du début des années de plomb (années 70) jusqu'à un peu après la chute du mur de Berlin (1992), c'est-à-dire une situation quasi insurrectionnelle dans laquelle services secrets, gangs criminels et papauté étaient alliés pour lutter contre l'arrivée au pouvoir du parti communiste italien.

[3] The Sopranos, la série imaginée par David Chase pour HBO a pris le temps de rassembler et développer tous les thèmes rencontrés jusqu'alors dans le roman et le film de gangsters, avec une vraie profondeur grâce à sa durée (86 épisodes d'une cinquantaine de minutes en moyenne). Il est désormais impossible de surprendre sur les thématiques ou les figures du genre.

Illustrations de cette page : Le Champignon dans le quartier EUR – Cardinal

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Récital en public à Bobino de Léo Ferré (1969) – Where is Brooklyn? de Don Cherry (Blue Note, 1966)