Parker

P
Stark et Cooke

Parker

États-Unis (2009) – Dargaud (2010)

Titre original : Parker

Tome 1 – Le chasseur : Un homme s'échappe d'une ferme-prison en tuant un gardien. Il traverse le pays jusqu'à New York à la recherche de sa femme et de l'un de ses associés qui l'ont doublé sur leur dernier coup (traduction Tonino Benacquista). Tome 2 – L'organisation : Avec l'argent pris à la mafia de New York, Parker s'est payé une nouvelle tête, mais l'Organisation veut à tout prix lui faire la peau et envoie des tueurs à ses trousses (traduction Doug Headline). Tome 3 – Le casse : Parker est appelé sur un coup fumant : il s'agit tout simplement de dévaliser une ville entière. Le plan est foireux, mais le défi fascinant (traduction Martz).

Le personnage de Parker inventé par Richard Stark, alias Donald Westlake a été adapté, avec plus ou moins de bonheur, à l'écran. On se souvient, par exemple, du Point Blank de John Boorman, fascinant exercice de style avec un Lee Marvin idéal, du très politique Mise à sac d'Alain Cavalier où Michel Constantin menait ses troupes à l'assaut d'une ville, ou encore du récent et anecdotique Parker de Taylor Hackford, avec l'inexpressif Jason Statham dans le rôle titre.

Voici donc, traduite et publiée par Dargaud, l'adaptation en bande dessinée de cet univers noir et violent qui était la face cachée de l'aimable Westlake. Le tome 1, qui est une simple transposition du roman inaugural The hunter rappelle que Parker est un homme froid, calculateur, déterminé et implacable, volontiers meurtrier quand cela se révèle nécessaire. Vengeur et haineux envers ceux qui l'ont trahi, Parker est ici brut de décoffrage, sans véritables nuances (on sait qu'il faudra attendre les romans suivants pour le voir peu à peu s'humaniser au contact de Claire Willis).

Le besoin de retrouver Mal Resnick et de lui faire payer sa trahison est tellement impérieux que la brutalité de Parker, notamment envers les femmes, est ici omniprésente. Sans dialogues, les premières pages se révèlent parfaitement énigmatiques, mais permettent de montrer la colère qui habite cet homme, que de nombreux flashbacks expliqueront ensuite.

Le dessin de Darwyn Cooke, avec ce parti pris pour la bichromie (tracés noirs et une couleur dominante déclinée en aplats, ici un vert désaturé) est intéressant, très inspiré de ce qui se faisait dans les années 1960. Il est cependant souvent là en illustration d'un texte qui reste prédominant (comme à la fin du livre 1 qui raconte comment Parker a été laissé pour mort par Lynn et Mal) et on a finalement du mal à voir réellement l'intérêt de cette transposition en bande dessinée. Cela est assez flagrant dans les deux premiers tomes qui sont assez denses et variés, et deviendra une évidence avec Le casse.

Le second tome compile les deux romans suivants du cycle Parker (The man with the getaway face et The outfit parus en 1963) avec pour toile de fond la guerre que se livre Parker et l'Organisation. Le premier tiers traite du braquage d'un fourgon blindé où l'on va retrouver la structure de la quasi-totalité des histoires du cycle : une affaire est amenée à Parker par un cave ou un demi-sel qui devient le plus souvent le maillon faible de l'aventure, soit parce qu'il ne sait pas tenir sa langue, soit parce qu'il pense pouvoir doubler les pros avec qui il s'acoquine. Le reste du tome évoque la guérilla menée par les “ truands indépendants ” face à l'Organisation. Dans le cycle romanesque, il s'agissait clairement de la métaphore d'une lutte contre le capitalisme [1], mais cette dimension n'apparaît pas du tout ici.

Adaptation du cinquième roman du cycle, Le casse m'a semblé l'album le plus faible, alors que l'original – En coupe réglée – était sans aucun doute le plus réussi de la série.

Chez Stark, le temps de préparation est tout aussi important (et passionnant) que celui de l'exécution, surtout parce qu'il y a toujours un grain de sable qui vient mettre à mal le dispositif et oblige Parker à s'adapter à une situation sur laquelle il n'a plus aucune prise. Le romancier se servait toujours de cette première phase pour instiller le doute dans l'esprit du lecteur sur le personnage qui deviendrait le maillon faible ou le traître. Sans verser dans le psychologisme, Stark proposait des portraits savoureux et non dénués d'ambiguïté des protagonistes, qui venaient agrémenter la phase quasi militaire de la préparation.

À l'exception de Grofield envahi pas son imaginaire au moment de l'attaque, l'adaptation de Cooke fait l'impasse sur ce développement des personnages, ce qui déséquilibre l'ensemble. Le portrait du fantasque comédien est trop présent et trop tardivement, le sadisme meurtrier de Chambers tombe comme un cheveu sur la soupe à la fin du livre III, tout comme l'anxiété de Paulus au début du livre IV.

Surtout, la narration graphique n'arrive pas à nous faire vibrer à la prise d'assaut de Copper City (les 33 pages du livre III), véritable morceau de bravoure dans l'original où le lecteur accompagnait chaque équipe, avec la tension et l'excitation du moment. Autant dans les scènes citadines des deux premiers albums, le trait plutôt désuet de Cooke faisait merveille, autant ici il se révèle pauvre et inadapté à l'action [2]. En fait, Le casse manque totalement de surprise et d'âme, parce que pas mal d'aspérités des personnages ont été gommées et que l'humour sous-jacent de Stark a été délaissé.

Un quatrième album est sorti fin août, mais n'est pas encore disponible dans ma médiathèque. Je verrai à sa lecture si les défauts de cette adaptation que nous propose Darwyn Cooke persistent et je complèterai cette note en conséquence. Si vous pensez n'avoir jamais l'occasion de lire les romans de Stark, surtout les premiers, introuvables, vous pourrez sans doute vous satisfaire de la noirceur de cette version dessinée.

Chroniqué par Philippe Cottet le 05/10/2014



Notes :

[1] Voir la chronique que consacre Alexandre Clément aux adaptations cinématographiques de The hunter et ma chronique sur le Point Blank de John Boorman. Et, évidemment, la rétrospective complète que Yan Lespoux consacre au personnage de Parker sur Encore du Noir.

[2] Ce qui le pousse sans doute, dans le tome 2, à décrire par un faux article de journal de dix pages plutôt que par l'illustration le raid sur le club Cockatoo (suivi de 16 pages d'explications – façon dessin animé pédagogique des années 60 – sur le système des paris clandestins).

Illustration de cette page : Prostituée dans Le chasseur – Le braquage du fourgon blindé dans L'organisation – Edgars dans Le casse

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Donker Mag par Die Antwoord (Kobalt & Zef Recordz – 2014) – Innervisions de Stevie Wonder (Motown - 1973)