Un employé modèle

U
Paul Cleave

Un employé modèle

Nouvelle-Zélande (2006) – Sonatine (2010)


Traduction de Benjamin Legrand

Joe, agent d'entretien au commissariat de police de Christchurch, entend mettre la main avant tout le monde sur l'homme qui a tué Daniela Walker en faisant passer ce meurtre pour l'un de ceux du Boucher de Christchurch, un tueur en série qui nargue depuis quelque temps les enquêteurs. Il a une bonne raison pour cela : le Boucher, c'est lui...

Suite à l'interview de Paul Cleave sur blogdupolar.com, j'ai réussi à coincer la lecture d'Un employé modèle – qui semblait me promettre quelques instants de détente – entre deux livres plus sérieux.

Jusqu'à l'arrivée de Melissa dans la vie de Joe, l'ambiance du roman est assez proche de celle que l'on trouve dans les Dexter de Jeff Lindsay. L'absence d'empathie de ces tueurs de masse pour le reste de l'humanité et le sentiment de supériorité qui naît de l'impunité de leurs actes créent un décalage cynique dans le regard qu'ils portent sur le monde, propice à un humour noir et féroce. Contrairement au personnage de Lindsay qui a construit sa dépendance pathologique au meurtre dans l'étroit carcan du Code Harry (ne lui permettant d'éliminer que des bad guys), Joe dit tuer pour s'amuser et il nous le fait savoir.

En fait, Joe tente de se libérer de la présence envahissante de sa mère Elvire – étouffante et possessive veuve devant laquelle il est totalement désemparé –, et du souvenir de son père qui va se transformer peu à peu au fil de l'aventure. Avec cette mère délirante, Cleave accentue encore le côté décalé de son héros : gamin honteux dans tous ses rapports avec une génitrice qui lui impose ses quatre volontés, faux abruti manipulateur pendant ses journées de travail au commissariat, meurtrier sadique et féroce dès qu'il peut s'échapper à la nuit.

L'entrée en scène de Melissa – tueuse tout aussi implacable que lui – semble seule capable de bouleverser l'infernale routine dans laquelle est enfermé le Boucher de Christchurch  et qui commençait à devenir assez ennuyeuse.

L'épouvantable séquence du parc (que de nombreux lecteurs sautent rapidement) détruit momentanément la confiance en lui qu'avait Joe, l'obligeant à s'adapter à une menace dont la réalité est évidemment brouillée par sa paranoïa. Toutes les défenses mises en place pour sa survie tombent une à une, mensonges sur soi et sur les autres désormais vains. Cet ultime affrontement, qui n'est pas sans rappeler celui entre Dexter et l'Ice Truck Killer est plutôt bâclé par Cleave, entre les différentes machinations qui s'organisent autour de ces trois tueurs et les révélations sur la sexualité des parents de Joe comme origine possible de son trauma. Surtout parce que seul semble compter le pied de nez final qui court depuis la première page : son héros détruit par la plus parfaite des innocences.

Un employé modèle, comme beaucoup d'ouvrages sur ces tueurs de masse, reste un livre complaisant. Il sera toutefois intéressant de voir ce que vaut vraiment Paul Cleave dans un prochain roman.

Chroniqué par Philippe Cottet le 12/06/2011



Illustration de cette page : La cathédrale anglicane de Christchurch

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : New Era, Tigran Hamasyan Trio (Nocturne - 2007)