La fuite du temps

L
Yan Lianke

La fuite du temps

Chine (2009) – Philippe Picquier (2014)

Titre original : 日光流年 (Riguang liunian)
Traduit du chinois par Brigitte Guilbaud

Quatre décennies de la vie d'un village isolé du Henan luttant pour sa survie contre une maladie mystérieuse.

Perdu dans le Henan au fin fond du désert montagneux des Balou, le village des Trois Patronymes subit ce qui ressemble à une malédiction. Aucun des habitants ne dépasse la quarantaine, emportés par une maladie dite de la gorge obstruée. La fuite du temps est la chronique de cette communauté, le temps d'une vie d'homme.

Sima Lan, le chef du village, n'en a plus que pour quelques mois. Il n'a pas pu achever son œuvre, le percement d'un canal qui aurait apporté aux Trois Patronymes l'eau claire et salubre de la rivière Lingyin, située 60 lis [1] plus loin. Depuis l'enfance, il est persuadé qu'elle leur permettrait de vivre jusqu'à cinquante, soixante, peut-être même cent ans.

Une nouvelle thérapie pourrait prolonger son existence, suffisamment pour convaincre les autres villageois de reprendre le chantier là où ils l'ont laissé dix-sept ans plus tôt. Mais se soigner coûte cher, des milliers de yuans que ces pauvres d'entre les pauvres n'ont pas. Tous se tournent alors vers Lan Sishi, la plus belle femme du village, célibataire d'avoir attendu que Sima Lan tienne sa promesse initiale de l'épouser avant de lui préférer sa propre cousine, la maigre Zhucui. Sishi accepte d'aller faire une fois encore commerce de la chair à la ville voisine, en échange de quoi un Sima Lan en rémission quitterait sa famille pour enfin s'établir avec elle.

Ici, tous cèdent d'une certaine façon leur corps afin de trouver les moyens de rester accrochés à cette terre ingrate qui les tue précocement. Si les femmes se tournent génération après génération vers la prostitution, les hommes ont comme recours la vente de leur peau à l'hôpital des grands brûlés du district. C'est ce qu'ils (re)commencent à faire, après la guérison de leur chef, pour gagner de quoi acheter les explosifs, les outils tranchants, les cordes et le ciment indispensables au chantier du canal.

Voici en grandes lignes la trame du premier Livre de La fuite du temps, sublime roman de Yan Lianke qui vient d'être traduit chez Philippe Picquier. Comme dans son chef-d'œuvre Le rêve du village des Ding [2], on découvre une vie rurale âpre, difficile, tiraillée entre les impératifs du collectif et les aspirations individuelles, l'orgueil des uns, la soumission des autres, sur fond de misère commune.

Les haines et les rivalités y sont vivantes, tenaces, on les sent cuites dans un jus ancien dont on ne saisit de prime abord que la violence sporadique. L'amour est également présent, lointain, impossible, tardif, dévorant, qui semble avoir été sacrifié à autre chose de plus grand – l'intérêt du village – et de plus petit aussi – la jalousie de l'une, l'ambition égotique à diriger de l'autre.

Après l'achèvement du chantier du canal dont il faut laisser la découverte au lecteur, Yan Lianke nous offre quatre nouvelles parties prenant la chronologie à rebours. La fuite du temps est une succession d'analepses, dont chacune éclaire un peu mieux la précédente, comme le fait un travail archéologique qui ne révèlera la pleine compréhension d'un site que lorsque la dernière couche de sédiments aura été atteinte, cartographiée, explorée, dépoussiérée.

Ce que nous livre La fuite du temps, c'est une errance, celle de ces malheureux lançant leurs maigres forces dans une bataille contre un ennemi dont ils ne connaissent rien – à part l'inéluctabilité de sa victoire –, tombant et se relevant avec l'espoir que la génération suivante pourra enfin vivre normalement. Car chaque chef précédant Sima Lan – Xiaoxiao son propre père et après lui Baisui, celui de Sishi – a pensé détenir la solution, engageant la petite communauté dans des travaux cyclopéens ou une culture exotique censés être la clé de la longévité, au même titre que l'eau du canal qui arrive désormais au village. À chaque dirigeant sa croyance, puisque, illettrés, oubliés des autorités, aucun ne peut avoir connaissance de la nature exacte du fléau [3].

En plaçant chacun des livres de La fuite du temps sous le vocable d'un texte sacré, Yan Lianke entend donner une portée plus universelle à cette errance, cet abandon, cette difficile et aveugle quête d'une vie normale. Le livre V, celui de la toute jeunesse de Sima Lan – au cours de laquelle se forgent ses opinions, entêtements, engagements, fidélités et leurs immanquables trahisons qui le guideront toute son existence – s'ouvre par un soutra sur l'illusion que sont la mort et la vie pour le sage.

Le très intense livre IV est lié à L'Exode, depuis les plaies qui touchèrent l'Égypte jusqu'à la divagation, quarante années durant, des Hébreux dans le désert. Sous la direction de Sima Xiaoxiao, le village des Trois Patronymes va connaître des tourments similaires et une famine sans précédent [4]. L'occasion pour Yan Lianke de peindre des scènes d'une force, d'un réalisme et d'une beauté sidérants, y compris dans leur horreur et leur dimension tragique.

L'espoir et le renouveau de la communauté durant le commandement de Lan Baisui, voit le Livre III qui lui correspond introduit par une nouveau sermon du Bouddha, faisant écho au soutra du Livre V, qui souligne l'obstination des hommes à tenter de maîtriser leur vie, alors que celle-ci comme la mort, n'est qu'une illusion.

Enfin les chapitres du Livre II, durant lequel Sima Lan devenu chef impose le percement du canal, sont gouvernés par des citations de l'Apocalypse de Jean, annonciateurs (à rebours, puisque nous connaissons déjà ce qui s'est passé) de la catastrophe à venir. Cette dernière est relatée dans le Livre Premier, qui lui retrouve la sagesse et l'abnégation bouddhique, tout en bouclant vers une renaissance et, peut-être, un destin apaisé.

L'originale construction régressive de La fuite du temps permet de maintenir l'intérêt du lecteur en éveil tout au long des 600 pages que dure cette chronique. Lan Sishi est une belle et émouvante figure christique. Insultée et haïe par une populace moutonnière qui ne juge que sur les apparences, elle fait pourtant don d'elle-même, sa vie durant, pour tenter de les sauver tous. Le personnage central de Sima Lan est d'une complexité extraordinaire, bénéficiant au mieux du dispositif des analepses successives. Ambitieux, tyrannique, égoïste – on le verra même dénoncer aux autorités les travailleurs paresseux –, il est aussi, par son courage et son entêtement, entièrement dévoué à la sauvegarde et au bonheur de cette communauté.

Quant à l'amour impossible qui unit ces deux-là, il fait de La fuite du temps un roman inoubliable.

Chroniqué par Philippe Cottet le 16/02/2014



Notes :

[1] Un li vaut environ 500 mètres. La difficulté vient de la zone de montagnes dans lequel se trouve le village.

[2] Chronique à venir sur Vent d'Est.

[3] En fin du Livre I, Yan Lianke nous donne l'explication scientifique, telle qu'elle avait été relevée par des observateurs de l'ONU venus faire une série de prélèvements dans les Balou.

[4] À l'occasion de laquelle Yan Lianke nous donne la seule indication permettant de situer le roman dans l'histoire contemporaine chinoise. Affamé, les survivants des Trois Patronymes quittent leur village pour aller mendier dans les campagnes et villes aux alentours. Mais les lieux sont déserts, toute le monde étant occupé à fabriquer de l'acier et il n'y a pas de nourriture car, du coup, personne ne s'est préoccupé des récoltes. Nous sommes donc durant le Grand bond en avant et la terrible famine qui a suivi (30 millions de morts) soit entre 1958 et 1960. Sima Lan a sept ans, ce qui met la fin du percement du canal au début des années 90.

Illustrations de cette page :
Moisson – Des cultures en terrasses dans le nord de la Chine – Moisson sur une terrase – Paysanne