Je suis la Reine

J
Anna Starobinets

Je suis la Reine

Russie (2005) – Mirobole (2013)

Titre original : Переходный возраст
Traduit du russe par Raphaëlle Pache

Les règles : Que se passe-t-il quand on rompt les rituels qui gouvernent une vie ? La famille : Un voyage ferroviaire se transforme en une expérience existentielle. J'attends : Un amour étrange et envahissant. Je suis la Reine : Un jeune garçon s'apprête à vivre une adolescence compliquée. L'agent : Un scénariste trouve un débouché professionnel dans une curieuse Agence. L'éternité selon Yacha : Comment être au monde sans l'être vraiment.

Après la relative exubérance et l'humour des Nouvelles de la mère patrie chroniquées hier, place aux lugubres, glaciales et monochromes histoires du recueil Je suis la Reine, premier livre d'Anna Starobinets alors comparée, dans son pays, à Stephen King et Franz Kafka.

Voici six miniatures étranges qui tendent vers l'horrifique, avec un départ toujours assez sordide et misérable – familles éclatées ou en cours de dissolution, existences grises sans véritable espoir, isolement social initial ou acquis des personnages centraux. Le thème de la possession s'impose pour Les règles, J'attends et Je suis la Reine, celui de la dépossession pour La famille, L'éternité selon Yacha et, d'une façon un peu particulière, pour la nouvelle L'agent.

Les règles commence comme un jeu sur le chemin de l'école, celui d'un gamin qui s'impose d'éviter les crevasses du trottoir, de marcher quatre pas puis de sauter sur son pied gauche trois fois, etc. Mais les contraintes sont très précises, impératives et s'étendent à tous les aspects de sa vie, de son endormissement à la place des objets et grandit ainsi la menace de ce qu'il adviendrait à ne pas les respecter. Rassuré par des parents s'étant enfin rendu compte de ses tourments, il se libère du jeu... pour y retourner encore plus déterminé dès le premier malheur arrivé, avec un twist surprenant.

Je suis la Reine qui donne son titre au recueil [1] est également une histoire de possession, cette fois-ci réelle, puisque Maxime, fils de Marina récemment divorcée et frère jumeau de Vika, va passer de l'enfance à l'âge adulte littéralement colonisé par un parasite appliquant strictement le principe de l'évolution – soit organiser sa survie – et qui va progressivement prendre le contrôle du corps, de l'esprit et de la vie sociale du garçon. Glaçant.

Troisième possession, intérieure et extérieure, J'attends nous parle d'un homme refusant de manger une soupe aux choux faite par sa mère, mais dans l'incapacité de s'en débarrasser. Il va bientôt tomber amoureux de la putrescence – peut-être anthropomorphe  ? – qui a débordé de la casserole et s'est répandue, odeurs et moisissures, dans son appartement et sa vie. Fascinant et écœurant.

La famille raconte au contraire une dépossession qui a affecté un dresseur de chiens lors d'un voyage entre Rostov-sur-le-Don et Moscou. Durant le trajet, Dima perd à la fois son identité, ses souvenirs et son avenir et se retrouve sur le quai d'arrivée flanqué d'une épouse et d'un beau-père jusque là inconnus. Obligé de s'inventer une nouvelle vie, que trouvera-t-il en faisant le voyage inverse quelque temps plus tard ? Brillant.

Autre dépossession, celle qui affecte un hypocondriaque qui se réveille un matin, mort et toujours présent au monde, dans L'éternité selon Yacha. Juridiquement décédé puisque son cœur ne bat plus, il assiste à la liquidation de son existence matérielle par les deux harpies que sont son épouse et sa belle-mère avant de prendre le chemin de l'exil, nouveau Juif errant « qui ne peut perdre la vie puisqu'il a perdu la mort ».

Enfin L'agent raconte la vie d'un scénariste devenu exécuteur des désirs des clients souhaitant se venger de quelqu'un ou de quelque chose. La règle de l'Agence qui l'emploie est simple : pas de violence (directe), mais la création de coïncidences amenant au résultat, soit un art théâtral au service de la mort. Qui peut dès lors y échapper ?

Je suis la Reine est une très bonne introduction à l'œuvre fantastique d'Anna Starobinets, bien servie comme toujours par la traduction de Raphaëlle Pache.

Chroniqué par Philippe Cottet le 10/04/2019



Note :

[1] Le titre russe du recueil, âge de transition, fait référence au passage à l'âge adulte des adolescents, la recherche de leur indépendance comportementale, le début de leur vie sexuelle, l'agressivité envers leurs parents et le monde, le refus des contraintes psychologiques et matérielles qui les dérangent, etc. Voir l'entrée dans la wikipédia russe : Переходный возраст

Illustration de cette page : Couverture de l'édition russe de Переходный возраст

Musique écoutée durant l'écriture de cette chronique : Brain et Alive d'Hiromi. Le premier est un SACD Telarc de 2004, le second une galette de 2014, toujours chez Telarc.