Nouvelles de la mère patrie

N
Dmitry Glukhovsky

Nouvelles de la mère patrie

Russie (2010) – L'Atalante (2018)

Titre original : Рассказы о Родине
Traduit du russe par Denis E. Savine et Julia Vanidze

Seize miroirs tendus à la réalité russe.

From Hell : Un vieux géologue voulant vérifier sa théorie d'une nouvelle fracture de l'écorce terrestre fore, en pleine Sibérie, un puits qui atteint les Enfers. De retour à Moscou, il tente d'en convaincre les membres de l'Académie des Sciences alors que de mystérieux agents cherchent à le faire taire [1]. Tout à un prix : Des ouvriers tadjiks sont victimes d'étranges accidents de travail sur le chantier de la tour Pamir. Prothèse : Les femmes trophées des hommes riches de Moscou se voient proposer l'implantation d'une prothèse d'un nouveau genre. Panspermie : Moment de détente à l'intérieur de la station spatiale internationale, les Russes boivent, les Américains hésitent et la Coréenne espère. Avant l'accalmie : Le présentateur d'une émission politique à la télévision, menacé de licenciement pour baisse d'audience, renouvelle drastiquement son concept pour garder son travail. Une bonne action : Un policier honnête tente de mener à son terme une enquête sur la corruption liée à la construction de la tour Pamir. À chacun son destin : À cinquante ans, un haut-fonctionnaire qui possède tout cherche un sens à sa vie. Les informations qui comptent : Un reporter raté tient le plus grand scoop de tous les temps, mais le journal télévisé a d'autres priorités. Parfois ils reviennent : Deux dirigeants ayant provisoirement échangé leurs postes pour faire croire à la démocratie discutent de la manœuvre inverse au cours d'une partie de pêche sous-marine. Utopia : Un voyou francophile devenu satrape dans l'extrême Sibérie réalise enfin son rêve de visiter Paris. Une pour tous : Un publicitaire est chargé de trouver un slogan national capable de résumer le peuple russe et de l'enthousiasmer. Apparition : Une célibataire maussade qui pense mériter mieux que sa vie actuelle est visitée à plusieurs reprises par une apparition qui change sa vie. Toucher le fond : Deux poivrots s'inquiètent d'un curieux dépôt dans leur vodka tandis que le Président s'entretient avec un étrange fantôme. Deus ex machina : Un dirigeant une fois encore désavoué par ses électeurs se voit dans l'impossibilité de truquer, comme habituellement, les résultats. Pas de ce monde : Politiques et religieux qui gouvernaient le pays dévoilent leur vraie nature. Avant et après : Au fin fond du pays, rien n'a changé pourtant...

Corruption, médiocrité et vulgarité des élites économiques et politiques, place renouvelée de l'appareil religieux et des médias dans la domination des esprits, trucage démocratique construit sur l'abêtissement des masses, culte de la personnalité, criminalisation des services de l'État... les Nouvelles de la mère patrie sont très denses et présentent un tableau drôle et amer de la situation.

Alors que le discours critique russe se dissimule souvent dans des structures métaphoriques complexes plus ou moins réussies, Dmitry Glukhovsky est plutôt direct dans ses dénonciations, chaque texte s'attachant à montrer la morgue et la malhonnêteté avec lesquelles est mené le pays. Si la plupart des personnages mis en cause sont fictifs et archétypaux, l'attelage bicéphale qui le dirige (Dmitri Anatolievitch Medvedev est alors Président le temps que le Leader de la Nation se refasse une virginité constitutionnelle dans le rôle de Premier ministre) est clairement identifiable  [2], comme le rappelle Parfois ils reviennent, le texte pivot des Nouvelles de la mère patrie.

Connu pour ses longs romans dystopiques, Glukhovsky met ici les pieds dans la réalité de façon convaincante, traitant avec humour et intelligence du rapport dominé-dominant unissant le peuple russe à ses élites, depuis les jeunes femmes enceintes d'Apparition jusqu'à l'apparatchik bientôt sur la touche de Deus ex machina en passant par l'abrutissement télévisuel et la dépolitisation (Avant l'accalmie et À chacun son destin), la bonté intrinsèque, l'honnêteté des gens du peuple (From Hell, Une bonne action ou Avant et après) ou encore l'ivrognerie généralisée et encouragée (le savoureux dialogue entre le spectre et le Président de Toucher le fond).

Virulentes, avec juste ce qu'il faut d'absurde et de fantastique, les Nouvelles de la mère patrie semblent confirmer l'opinion de Vladimir Sorokine qui estimait, en 2010, que la Russie « vit aujourd'hui sans censure littéraire officielle ». Sans doute parce que le pouvoir est très sûr de son emprise sur les esprits ou que, malheureusement, plus grand monde ne lit vraiment ce genre de livres entre Moscou et Vladivostok.

Chroniqué par Philippe Cottet le 09/04/2019



Notes :

[1] Glukhovsky utilise ici un hoax toujours très vivace sur les sites conspirationnistes (voir par exemple L'enfer est sous nos pieds.

[2] « Vous-Savez-Qui le toisait depuis le mur avec la sobriété et la dignité d’un Lénine – yeux mi-clos, regard malicieux –, une carabine serrée contre son torse nu. ».

Illustration de cette page : Vladimir Poutine en tenue de plongée

Musique écoutée pendant l'écriture de cette chronique : La Familia Valera Miranda, une galette Ocora Radio France de 2017 – The Grand Concourse de Dayramir Gonzalez (Machat Records, 2018)