Willnot

W
James Sallis

Willnot

États-Unis (2016) – Rivages (2019)

Titre original : Willnot
Traduit par Hubert Tézenas

À Willnot, un charnier est mis à jour tandis qu'un enfant du pays, Bobby Lowndes, qui avait disparu après s'être, selon ses dires, engagé dans les Marines, rentre au bercail, traqué par un tireur inconnu.

Difficile, en lisant Willnot, de ne pas penser à un Cripple Creek que James Sallis aurait rongé jusqu'à l'os, ne gardant qu'un essentiel quasi famélique. Des bribes d'existence qui se croisent, se chevauchent, s'achèvent sans soulever autre chose que le lent et parfois pesant tourbillon du quotidien, délivrées dans des phrases sèches et chantantes faites d'émotions et de mots ordinaires posés là où il se doit.

Willnot est un récit sans véritable histoire, du moins de celle dont on pourrait citer la fin, en s'en réjouissant ou en s'en affligeant. Nous ne connaîtrons pas l'origine du charnier, nous ne saurons pas le motif de la vengeance qui menace Bobby Lowndes et touchera – comme dans Cripple Creek – un innocent. C'est pourtant un roman plein de récits, de vie(s) et de mort(s) aussi – car, ici-bas, voilà notre seule certitude – que la profession du narrateur, le Dr Lamare Hale, rend d'autant plus palpables. Dépositaire des secrets et comptable des journées qui restent à chacun, il est le plus apte à chanter ce blues qui irrigue la ville.

Celle-ci est un personnage à part entière, même si Sallis s'oblige à n'en donner que des reflets à saisir à travers ceux qui l'occupent. Au lecteur de reconstituer sa quiétude, sa tolérance – des races, des genres, de la sexualité –, sa paresse ou sa nonchalance à envisager le pire et à accepter celui-ci s'il advient. Nous sommes dans une Amérique profonde qui n'est pas étouffée par le sacré, qui n'est pas rigidifié par des codes préétablis de lecture du monde, où tout ce qui lui serait étranger deviendrait suspect, entraînant une crispation de la communauté. Une sorte d'Amérique paisible et idéale.

Willnot est un éloge au dépouillement narratif et à l'abstraction stylistique, occupé pourtant en grande partie par les riches souvenirs de Lamare et son rapport au père, écrivain de science-fiction célébré puis oublié. La vie se livre ici dans ce qu'elle est a de plus indicible et d'insaisissable, un chant avec des hommes et des femmes qui naissent, aiment et meurent sans laisser de traces hors des mémoires proches.

Chroniqué par Philippe Cottet le 19/04/2019



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