Entretien avec Ishida Ira (Tôkyô 2005)

Fin connaisseur de la littérature policière et reconnu dans ce milieu comme l'un de ses meilleurs intervieweurs, Christophe Dupuis avait rencontré Ishida Ira, l'auteur d'Ikebukuro West Gate Park à Tôkyô en 2005. Comme nous regrettions que cet entretien ne soit désormais plus accessible en ligne, Christophe (que l'on peut retrouver sur son site d'expertise dans le monde du livre Box nine) a eu la gentillesse de nous en autoriser la publication sur Vent d'Est.

Entretien avec Ishida Ira

Pour l'amateur de polar, qui dit voyage au Japon dit une interview d'Ishida Ira… La chose ne fût pas facile, l'homme étant une super star débordée. Merci à Gaëlle Cueff et Tatemi Sakai pour leur accueil, les éditions Bungeishunjû pour leur accueil, Ishida Ira pour ce moment bien sympathique et Benjamin Giroux, traducteur attentionné et très professionnel.

En France, mis à part une petit quatrième de couverture, on ne vous connaît pas, vous pourriez-nous dire quelques mots sur vous?
Je suis né en 1960. Après avoir quitté l’université, j’ai écrit des textes pour une boîte de publicité. Vers l’âge de 35 ans, ce milieu m’a progressivement lassé, j’ai perdu l’intérêt de la chose et je me suis demandé quoi faire de ma vie. J’avais depuis longtemps le désir de devenir romancier. Or un jour, en lisant mon horoscope dans la revue féminine CREA 「クレア」 des éditions Bungeishunjû 文芸春秋 on m’a prédit que dans les deux années à venir, mon projet se réaliserait. L’objet porte-bonheur qu’il me fallait porter était un cristal de roche. Or cette prédiction s’est « cristalisée », et deux ans plus tard j’étais publié. C’est pourquoi aujourd’hui je porte cette pierre autour du cou (il joint le geste à la parole, dévoilant un magnifique cristal, mais sur le papier ça perd un peu son charme).

IKEBUKURO WEST GATE PARK était-il votre premier livre publié ?
Non, j’ai d’abord sorti deux romans avant ce polar.

Pourquoi vous êtes-vous lancé dans l'écriture et pourquoi le polar ?
Je ne sais pas vraiment ce qu’est le polar et le définir m’est difficile. Disons que je m’attache, à travers mes personnages et à travers leurs actes, à travers certains événements, à définir l’époque actuelle, à écrire le Tôkyô d’aujourd’hui plutôt qu’à imaginer des énigmes.

Ce fut un succès fulgurant, avec le Grand Prix de Littérature Policière au Japon…
Bien sûr ce prix fut important, mais c’est davantage l’adaptation en feuilleton télévisé qui a créé un véritable engouement, surtout chez les jeunes. Mais pour moi, tout ceci reste un coup de chance, un peu comme si j’avais gagné à la loterie. Par la suite, lorsque je me promenais a Ikebukuro, je pouvais voir de nombreux jeunes habillés comme Makoto, t-shirt blanc sans manches… Ça me faisait une drôle d’impression.

Vous parlez d’un grand engouement chez les jeunes.
Oui, ce n’était vraiment pas quelque chose que j’imaginais, et j’en suis encore surpris aujourd’hui… Ce succès auprès des jeunes me surprend vraiment, et qu’il dure jusqu’à maintenant aussi.

L’adaptation télé, vous y avez participé ?
Non, je n’ai pratiquement eu aucune implication. J’ai lu le script, mais pour le reste, je m’en suis remis aux personnes compétentes. Je n’ai pas trop d’intérêt pour l’image, je préfère le roman, je pense qu’il permet d’exprimer davantage de choses.

Et le Manga qu'il a inspiré. Vous nous en dites plus ?
C’est un peu comme le feuilleton, je ne suis pas intervenu et j’ai laissé faire les professionnels. Je dois dire que j’ai eu un certain plaisir à le lire. Malheureusement le dessinateur a arrêté en cours de route.

Télé ou Manga, ça fait quoi de voir des visages sur des personnages qu’on a créés ?
Un sentiment étrange. Mais personnellement, c’est tout autre chose que le roman. Je n’aime pas l’image et je trouve que le roman est une meilleure forme d’expression. Avec le cinéma, on ne retient que la violence, et un film qui dure deux heures, on ne peut pas l’arrêter en cours de route…

Pas trop dur à gérer la célébrité? (en ce moment, au Japon, on peut voir des affiches et des bandeaux publicitaires sur les livres "conseillés par Ishida Ira")
J’ai perdu la possibilité de me reposer et de faire les choses en flânant. Je suis très occupé mais ce n’est pas si mal. J’accepte les choses comme elles viennent, même si j’ai des semaines très chargées… Je suis assez fatigué, parfois.

Vous êtes dans une veine véritablement contemporaine, loin des énigmes médiévales ou autres romans de déduction… Vous êtes nombreux à écrire dans ce style?
J’ai lu d’autres auteurs avant d’écrire, des polars japonais aussi. Mais quand je me suis mis à écrire, je l’ai fait très librement car je me considérais comme un amateur. Ce qui m’importait, c’était le rythme de l’écriture, le rythme des phrases. À l’époque, tout en écrivant, je me passais du Bach en boucle, notamment le Clavier bien tempéré, ou les Variations Goldberg jouées par Glenn Gould.

Quelle est la place du polar au Japon ? Avez-vous beaucoup d'auteurs étrangers traduits chez vous ?
Depuis le collège, j’ai lu pratiquement tous les polars traduits en japonais, à une époque je pouvais lire jusqu’à trois livres par jour.

La situation est la même au Japon que partout ailleurs : la littérature blanche est en perte de vitesse et le polar prend sa place, il couvre cette partie délaissée par la littérature traditionnelle. C’est ça qui fait sa force. Pour être franc, j’aimerais bien que les auteurs de littérature blanche fassent un peu plus d’efforts.

Savez-vous que deux grandes pointures européennes du polar, Dominique Sylvain et David Peace vivent à Tôkyô ?
Oui, mais je ne les ai pas encore lus… Je compte bien le faire.

Ce roman est en vérité composé de quatre longues nouvelles…Vous les avez écrites toutes en même temps pour le livre ou est-ce une compilation ?
Non, elles n’ont pas été écrites en même temps. Elles ont été publiées sur une période d’un an par la maison Bungeishunjû 文芸春秋, dans la revue All yomimono 「オール讀物」 ("Toutes sortes de lectures").

Alors, entrons dans le livre, Ikebukuro West Gate Park, c'est votre quartier? Il y a une part de vécu dans sa description? Ça a beaucoup changé depuis votre livre, ou je vais le retrouver tel quel ?
J’habite à une station de métro d’Ikebukuro, je mets entre sept à huit minutes pour y aller. Le quartier n’a pas beaucoup changé. C’est un coin pas très propre de Tôkyô, on y voit des poubelles un peu partout…

C’est pourtant rare à Tôkyô, non ?
Non, pas si rare. Il y a certains endroits qui concentrent la crasse, comme des ruelles de Shinjuku ou d’Ikebukuro.

Un des protagonistes, désespéré, se demande ce que “ devient cette foutue ville ”. Alors, que devient-elle ?
Tant que des gens y vivront, elle ne sera pas “ foutue ”. La ville est comme sur une vague, avec ses hauts et ses bas, parfois ça s’améliore, parfois ça empire. Mais je ne peux pas dire qu’elle va de pire en pire… On peut penser la même chose des villes françaises (Fluctuat nec mergitur renchérit le traducteur qui a des lettres).

Makoto la voit bousillée et ça le met en fureur… Et vous, comment la voyez-vous ? Êtes-vous nostalgique ou non ?
J’éprouve une certaine forme de nostalgie pour les choses disparues de mon passé. Mais s’agissant de Tôkyô, c’est une ville qui a été détruite plusieurs fois, notamment par le grand tremblement de terre de 1923 et par les bombardements américains de 1945. Cette ville, après avoir été presque complètement rasée, s’est reconstruite pour être ce qu’elle est aujourd’hui. Ce qui m’intéresse, ce sont ces parties qui évoluent, qui changent, se modifient…

Avec ce livre, on voit l'envers du décor, mais tout n'y est pas peint de façon noire, il y a de l'espoir… Alors, vous n'êtes pas trop pessimiste ?
Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, tant que les gens vivent dans la ville, elle vit avec eux. Je ne suis pas pessimiste et je ne pense pas qu’on soit plus intelligent si on est pessimiste. Sur ce point, je pense que les gens qui croient être plus intelligents parce qu’ils sont pessimistes font fausse route.

Et que penser d'une société où il y a des bars remplis de canapés, destinés à baiser en toute impunité en se faisant regarder par les gens, du moment que leur regard ne croise pas le vôtre ?
Ce sont des lieux qui existent, même s’ils sont difficiles à trouver. Par exemple, vous, si vous alliez à Ikebukuro, vous ne pourriez sans doute pas les trouver… En dehors de Tôkyô on en trouve aussi, surtout dans les grandes villes.

Au Japon, il y a une forme de double morale sexuelle : la morale traditionnelle et, à côté, une morale du “ tout peut arriver ”, avec des gens faisant des rencontres par le biais du téléphone portable ou par d’autres moyens… Dans tout ceci, il y a une forme de violence.

La nouvelle avec Kassif met en évidence les problèmes de discrimination au Japon… Il y en a beaucoup ?
Oui, il y a de la discrimination au Japon. Cela n’apparaît pas clairement comme aux États-Unis et, en surface, on pense qu’il n’y en a pas. Mais dans les faits, il y en a, surtout lorsqu’il s’agit pour un étranger de trouver un travail ou un logement. Récemment, il y a eu des mouvements qui prenaient pour cible les étrangers dans des quartiers populaires tels que Ikebukuro. Dans le sixième opus de IWP, il y a une nouvelle traitant de ce probleme-là, des travailleurs étrangers ayant maille à partir avec les brigades d’immigration.

"La rue, c'est une scène fabuleuse et une école exigeante"… C'est aussi un merveilleux décor, surtout au Japon, qui suscite tant de fantasmes, de violence…
Dans mon livre, je parle de violence et de drogue. Mais au Japon les nuits sont calmes et on peut affirmer de manière quasiment scientifique qu’il est presque impossible d’avoir des ennuis le soir. Les rues sont très sûres à Tôkyô, et a fortiori à la campagne…

J’écris des polars, alors je force peut-être un peu le trait…

Makoto dit "il est grand temps qu'on apprenne à prêter l'oreille à des histoires qui ne nous rapportent rien"… C'est de là que vous tirez votre inspiration ?
Oui. Et je suis tout à fait de cet avis. De nos jours, les gens ne prêtent l’oreille qu’aux histoires qui leur font plaisir et c’est bien dommage. Les jeunes Japonais lisent peu et c’est très regrettable aussi. Dans une enquête récente, il était indiqué que 40 à 50 pour cent des Japonais ne lisent même pas un livre par mois.

Il admet aussi ne jamais agir en ayant en tête un plan tout préparé… Tout comme vous lors de l'écriture de vos livres, ou non ?
Effectivement, je ne rédige que les plus grandes lignes du texte à l’avance. Par exemple, la dernière nouvelle d’Ikebukuro West Gate Park, je l’ai d’abord écrite sur une seule page. Lorsque je me mets à la rédaction, je m’éloigne parfois de ces grandes lignes, mais ça ne me pose pas de problème. C’est une forme d’à peu près (l’auteur emploie le mot venant de l’anglais « about » アバウト), je dirais que c’est un peu comme pour le budget de l’État français…

Il dit aussi s'être lancé dans l'écriture car il y avait des choses qu'il était le seul à pouvoir écrire… Vous pensez comme lui ?
Oui, au Japon comme en France, lorsque le livre est sorti, on y a remarqué une certaine fraîcheur. Ce n’était pas planifié, je n’en étais pas conscient en l’écrivant. Une fois le livre terminé, je me suis relu et je me suis dit "tiens, c’est vrai que ça n’a pas encore été écrit"… Tout m’est venu de façon très naturelle.

Il avoue à la fin : "vous qui m'avez lu jusque-là, vous savez que pour ce qui est de mentir, je suis plutôt bon, pas vrai?"… Alors, un bon écrivain est un bon menteur ?
Je pense que c’est nécessaire. Il faut aussi être habile comme un démon… Mais il m’arrive parfois d’être très peu doué pour le mensonge. Il faut pouvoir être suffisamment habile pour pouvoir se départir de cette habileté.

Makoto s'occupe de petites embrouilles car il "ne supporte pas de regarder sans rien faire ces mômes paumés et sans cervelle se débattre dans des problèmes sans issue"… Vous seriez comme lui? Il y en a tant de jeunes désœuvrés au Japon ?
Il y en a de plus en plus et la société japonaise est en train d’être tirée vers le bas. C’est vraiment dommage que de plus en plus de jeunes soient dans cette situation. Avec ce livre, j’ai voulu leur donner une nouvelle forme d’espoir. Si les jeunes concernés pouvaient le lire, j’en serais très heureux.

Makoto se met à lire en allant à la librairie Hôrindô 芳林道, c’est une de vos librairie de prédilection ? D'ailleurs quels auteurs aimez-vous lire ? Lesquels vous ont poussé à écrire ?
Cette librairie appartient à une grande chaîne, elle est immense. Personnellement, je fréquente la librairie Junkudô ジュンク堂 d’Ikebukuro. Elle fait dix étages et propose dans ses rayons plus d’un million de titres… C’est pratique pour trouver un ouvrage, mais pour les rapports humains avec le libraire…

Pour ce qui est des auteurs que j’ai lus, comme je le disais, j’ai commencé à lire vers sept ans et dès cet âge-là, j’ai eu envie d’être écrivain. Je n’ai pas été influencé par un auteur en particulier, je piochais dans les œuvres, et après avoir lu 4 ou 5 titres d’un auteur, je passais au suivant. Pour les français, je retiendrai Stendhal ou Camus, pour les japonais Kawabata Yasunari 川端康成, Tanizaki Jun'ichirô 谷崎潤一郎…

Makoto "Je ne vous dis pas au revoir. On se reverra un jour. D'ici là, je vais collectionner les sujets qui pourraient vous intéresser. Et si je n'en trouve pas, je les inventerai"… Alors, depuis ce livre, qu'avez-vous écrit ? Il y a-t-il des chances que ce soit traduit en France ?
Cinq volumes de la série Ikebukuro West Gate Park sont parus et le sixième sortira au printemps prochain. J’aimerais bien que ce soit traduit en France. À vrai dire, je suis moi-même fan de cet univers que j’ai créé et j’aimerais pouvoir en rencontrer les personnages…

Des choses à ajouter ?
Jusqu’à présent, l’influence des États-Unis a été prépondérante, mais elle est en perte de vitesse. J’aime le pluriculturalisme. Le plus important pour moi est la communication : ce serait bien qu’on puisse se lire mutuellement. Si un jour on pouvait vivre tous comme des citoyens du monde, ce serait un métier formidable que d’écrire pour des millions de gens…

Mais le barrage de la langue ? (demande l’intervieweur, qui est à fond dans ce problème)
Si on arrive à partager les émotions, la langue devient secondaire…

Sur cette belle maxime et le temps qui nous était imparti touchant à sa fin (nous avons même abusé), nous concluons cette belle interview par un "Dômo arigatô" (どうもありがとう « merci beaucoup » en japonais dans le texte).

Interview réalisée à Tokyo le 2 novembre 2005 par Christophe Dupuis, traduction Benjamin Giroux. Illustrations depuis l'adaptation télévisée du roman. Le site de Christophe Dupuis (une expertise dans le monde du livre) : Box Nine.