Tony et Susan

T
Austin Wright

Tony et Susan

États-Unis (1993) – Seuil (2011)


Traduction de Philippe Rouard

Susan, bourgeoise de Chicago, mère de famille et épouse d'un cardiologue, reçoit d'Edward, son premier mari, le manuscrit d'un roman intitulé Bêtes de nuit qu'elle s'engage à lire pour lui apporter d'éventuelles remarques et critiques, comme elle le faisait vingt ans plus tôt lorsqu'ils étaient mariés.

Avec Tony et Susan (déjà publié en 1995 et réédité ces jours-ci), nous suivons l'histoire a priori banale d'une femme qui lit un roman.

tony et susanNous pourrions ne voir là qu'une simple mise en abyme, dans laquelle il serait plaisant de retrouver nos propres agissements de lecteur. C'est ce qu'Austin Wright nous propose en partie et les réactions que manifeste Susan tout au long de sa lecture peuvent nous paraître terriblement familières.

Après avoir retardé l'ouverture du roman durant plusieurs mois, l'héroïne va progressivement s'y engloutir, s'enfermant dans cette bulle qu'elle constitue avec les personnages et les situations qu'ils vivent et devenant de plus en plus indifférente à son environnement extérieur.

Agacée, émue, apeurée, révoltée... Puisque nous parcourons en même temps qu'elle le manuscrit de Bêtes de nuit, nous pouvons confronter facilement nos sentiments aux sensations que nous livre Susan à la fin de chaque chapitre. Par ce dispositif simple et subtil, Wright nous permet de mesurer comment nous construisons en partie le livre que nous lisons et qui diffèrera – par notre histoire, nos goûts, notre vécu – de celui d'un autre lecteur.

La situation est cependant un peu plus complexe, car ce roman n'est pas ordinaire pour Susan. Thriller extrêmement angoissant et violent –  on comprend vite que ce n'est pas un genre auquel elle est habituée – il est l'œuvre d'un premier mari qui se rêvait écrivain vingt ans plus tôt et dont elle s'est séparée parce qu'elle ne croyait pas, ou plus, à son talent. Ce divorce avait d'ailleurs marqué la fin des ambitions littéraires d'Edward.

Dorénavant bourgeoise installée dans une existence que l'on devine luxueusement médiocre, elle est finalement rattrapée par Bêtes de nuit, qu'elle redoute de trouver bon car il lui faudrait alors admettre s'être trompée vingt ans auparavant. À mesure de sa lecture, elle doit pourtant reconnaître le talent d'Edward. Si, à la fin du premier jour, nous la découvrons fouillant dans les souvenirs de ses mariages successifs, c'est parce qu'elle est désormais prête à accepter s'être trompé sur toutes choses, y compris sa vie de femme, mère et épouse.

tony et susanAustin Wright fait donc courir aussi ce fil d'une Susan révisant sa vie, et cela entre encore en coïncidence avec le contenu de Bêtes de nuit. Car la femme d'Arnold, soumise à son bonheur illusoire, finit par se trouver beaucoup de ressemblances avec Tony, le malheureux professeur de mathématiques dont la compagne et la fille ont été kidnappées sous ses yeux, puis violées et assassinées, sans qu'il s'y oppose.

Comme lui, Susan se découvre lâche, pusillanime, ayant tendance à tout intellectualiser pour éviter de passer à l'action quand c'est nécessaire, organisant finalement toute son existence sur un principe de survie parfaitement égoïste, tout en se parant des plumes du dévouement à autrui. Elle peut d'autant plus se projeter dans le personnage de Tony qu'elle n'écarte pas l'hypothèse que le livre n'a été écrit que pour elle, par un premier mari qui connaissait, au bout du compte, tout à fait sa nature profonde et a voulu la dessiller (ou se venger ? ). L'irruption d'un personnage se nommant comme elle, alors que Tony doit faire face à ses responsabilités vengeresses, la renforce dans cette hypothèse et contribue à sa recherche d'allusions à leur vie commune dans le chapitre final du manuscrit.

Ode à la puissance de l'écrit, à la magie de la lecture, Tony et Susan vaut surtout pour l'excellente mise en perspective qu'il fait de la nature complexe du lien unissant auteur, livre et lecteur. Dans sa problématique du refus du recours à la violence – qui rejoint celle que l'on trouvait dans Straw Dogs, le film de Sam Peckinpah [1] de 1971 – Bêtes de nuit, le thriller emboîté, est très bon, mais souffre d'une fin (les scènes dans la cabane du Lieutenant Bobby Andes) faible et confuse. Mais, pour Edward comme pour Austin Wright, l'essentiel n'était sûrement pas là (en librairie le 1er septembre 2011).

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/09/2011



Notes :

[1] Dustin Hoffman y incarnait d'ailleurs un mathématicien.

Illustrations de cette page : Femmes lisant