Missing : New York

M
Don Winslow

Missing : New York

États-Unis (2014) – Seuil (2015)


Traduction de Philippe Loubat-Delranc

Parce qu’il a échoué à retrouver une fillette enlevée, un officier de police du Nebraska abandonne son travail et quitte un mariage qui battait de l’aile pour partir à sa recherche à travers tout le pays.

Missing : New York est le premier roman d’une série annoncée, dont le héros récurrent, l'ancien flic Frank Decker, se spécialisera sans doute dans la recherche de personnes disparues. Don Winslow renoue avec le portrait du justicier solitaire qui parcourt l’Amérique pour redresser les torts. Une sorte de Jack Reacher de la disparition, en moins rigolo quand même.

Commençant ici avec des kidnappings de petites filles –  auxquels il rattache rapidement la question de l’exploitation sexuelle des enfants, avec présence de prédateurs en pleine nature et de réseaux pédophiles allant jusqu’au sommet de la pyramide sociale – Don Winslow ne prend pas vraiment de risques ni n’innove tant ce thème, tristement porteur auprès d’un certain public, a été ressassé ces dernières années, tous médias confondus.

On se rend compte cependant assez vite que le grave problème des fugues et disparitions de mineurs n'est qu'un prétexte à l'émergence de ce héros – vétéran de l'Irak, bien évidemment – fortement empreint de religieux. Decker s'engage seul dans une cause que la puissance amerlocaine (c'est-à-dire l'important dispositif mis en place lors d'un enlèvement et complaisamment détaillé dans les premières pages) a estimé perdue, en faisant fi des discriminations habituelles de la société (Hailey étant métisse). Il le fait en sacrifiant sa vie : il renonce à son ancienneté dans la police et ses droits à la retraite, à sa jolie maison et à son épouse qu'il (qui l') aime encore... Il choisit la pauvreté (il finance sa quête sur ses économies) et l'abstinence sexuelle, tout cela pour honorer une promesse chevaleresque faite à la mère de la petite kidnappée, pour lesquelles Winslow n'a en fait que peu de compassion.

Le vrai propos de Missing : New York est de permettre au lecteur d'admirer cette espèce de perfection faite homme (blanc), en accumulant durant 300 pages moult gestes héroïques qui montrent aussi que quand on veut, on peut.... Decker entre, par exemple, seul et désarmé sur le territoire d'un gang et en ressort sans avoir fait de victimes avec l'otage qui y était retenu. Ou encore, ayant survécu à un tabassage en règle par des hommes de main de la mafia new-yorkaise, il est en pleine forme le lendemain pour braquer le parrain (pourtant entouré de cinq gardes du corps) qui, reconnaissant la pureté et les valeurs (qu'il partage) de son combat, le laisse vivre, lui offre du boulot et ne proteste pas après que Decker ait rendu la monnaie de leur pièce aux deux gorilles.

Il va sans dire, mais ça va mieux en le disant, que la sainteté de Frank Decker lui permet de bénéficier de nombreuses interventions miraculeuses. Les témoins –  même ceux au cerveau bouffé par la meth – se souviennent un an plus tard d'un événement totalement anodin (une fillette sortant d'une toilette publique) et des détails afférents. Tout le monde est aux petits soins pour lui fournir des indices, les bases de données utilisées par la police lui sont toujours accessibles et Tomacelli, l'agent du FBI avec qui il avait collaboré lors de la disparition de Hailey, continue de lui communiquer des informations et obéit à ses ordres quand Decker lui demande de faire telle ou telle chose ou de se rendre à tel endroit.

Sa rencontre avec Shea et le lien unique et capillotracté qui se crée entre eux est le clou de Missing : New York. Du coup, un pouilleux comme Decker peut être invité dans les familles de la grande bourgeoisie new-yorkaise plus facilement que vous chez votre belle-mère, ce qui est évidemment ultra pratique puisque les méchants s'y trouvent (sur Park Avenue hein !, je ne sais pas qui fréquente votre belle-mère).

Quand arrive le dénouement totalement téléphoné et incohérent de Missing : New York [1], on se pose fatalement des questions sur le public, les critiques, les éditeurs prêts à applaudir un tel tissu d'âneries (en librairie le 19 mars 2015).

Chroniqué par Philippe Cottet le 27/02/2015



Notes :

[1] Attention, ces éléments révèlent des moments clés de l'histoire (maintenant, compte tenu de sa qualité...)

Spoiler: Highlight to view

Si l'enquête dans le Nebraska a été un fiasco, c'est parce que le kidnapping d'Hailey possède toutes les caractéristiques d'un enlèvement au hasard, un crime d'opportunité comme ils le sont parfois, ainsi que le rappelle la profileuse du FBI en début de Missing : New York.

Or, la fin du roman nous apprend que l'enlèvement d'Hailey était parfaitement prémédité puisque la petite fille devant remplacer Shea, devait en être le portrait craché. Cela veut donc dire que les kidnappeurs ont dû faire des recherches pour la trouver, se renseigner également pour s'emparer d'elle dans de bonnes conditions, ce qui ne passe jamais inaperçu, surtout dans une communauté dont Winslow nous serine par ailleurs qu'elle veille sur les siens.

Winslow invente le personnage de Gaines, le complice de Benson (la personne séquestrant ensuite les enfants dans sa ferme) qui habite la même ville qu'Hailey, ce qui tombe rudement bien, vous ne trouvez pas ? mais n'invalide en rien le fait qu'il a fallu chercher un profil particulier et non une prise au hasard et, forcément, laisser des traces. La preuve avec l'enlèvement suivant (dans le même bled, quel professionnalisme pour ce réseau dirigé de si haut !), celui de la petite Travis. Les flics mettent la main sur Gaines, non pas parce que la fillette est morte, mais parce qu'un enfant a remarqué une camionnette et un homme bizarre.

D'autre part, Hailey devant se substituer à Shea dont Welles commence à se lasser, on se trouve aussi devant une bête histoire de temps : la fillette enlevée a 5 ans, ce qui veut dire qu'elle devra rester enfermée dix ans dans la ferme Benson avant de pouvoir gagner New York, alors que tout indique que le tandem Welles-Shea est déjà au bout du rouleau. Une grande partie de la notoriété professionnelle de Welles reposant sur la relation particulière qu'il entretient avec son modèle, on le voit mal poireauter dix ans pour continuer son travail. Comme il est intelligent et riche, il aurait dû, soit commander la remplaçante au moment même où il débutait sa “ collaboration ” avec Shea, soit commander au réseau une remplaçante plus âgée capable de prendre la place de la jeune femme plus rapidement, peut-être sur une base commerciale normale ?

Illustrations de cette page : Fillette – Cheval

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : The witch doctor d'Art Blackey and the Jazz Messengers (Blue Note - 1961) – The black saint and the sinner lady de Charles Mingus (Impulse! - 1963) – The clown de Charles Mingus (Atlantic - 1957)