La chambre blanche

L
Martyn Waites

La chambre blanche

Royaume-Uni (2004) – Rivages (2015)


Traduction d'Alexis Nolent

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Jack Seamon est de retour dans sa ville de Newcastle, dévoré par la cruauté de ce qu'il a vécu sur les champs de bataille du continent. À la recherche d'un job, il croise la trajectoire de Dan Smith, un militant de gauche visionnaire, et celle de Ralph Bell, un entrepreneur en travaux publics. À eux trois, mais par pour les mêmes raisons, ils veulent faire de Newcastle un paradis sur terre pour les plus démunis.

Traiter de l’Histoire à travers des destins individuels est un procédé presque aussi vieux que la littérature elle-même. Dans ce difficile exercice – parce qu’il y a sans doute eu plus de livres quelconques que de réussites –, La chambre blanche entend décrire la mutation de la ville de Newcastle upon Tyne dans les vingt années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale.

Le point de vue adopté par Martyn Waites est assez particulier puisqu'il s'intéresse essentiellement à la trajectoire de trois managers, dans laquelle on peut lire l'évolution du capitalisme britannique, depuis la fin définitive du statut impérial et de ses avantages économiques jusqu'à ce qui sera bientôt le libéralisme outrancier de la révolution conservatrice thatchérienne. Un arc romanesque prenant appui sur un fait divers local réel (Mary Bell, meurtrière de onze ans à la fin des années 60) traverse La chambre blanche comme un contrepoint ouvriériste et plutôt misérabiliste à ce parti-pris.

Jack Seamon incarne la difficile reconversion de ces jeunes gens arrachés à la ville pour partir au combat, qui peinent à trouver place à leur retour après ce qu’ils ont vu et subi. Comment vivre après ça, comment croire encore en l'homme après avoir découvert les charniers des camps d'extermination ? Jack se laisse aisément séduire par l'utopie de Dan Smith, qui guigne le paradis sur Terre, ici, à Newcastle, pour les pauvres d'entre les pauvres. Jack a toujours besoin d'un absolu, d'une inaccessible étoile qui tiendrait éloignés ses cauchemars, puis une réalité forcément déceptrice.

Ralph Bell est l'image du manager passé, paternaliste et magouilleur, perdant pied dans la très symbolique impossibilité qui lui est faite de transmettre son savoir-faire et sa fortune à ses héritiers naturels, deux voyous batailleurs dont l'un est réduit à l'état de légume après une bagarre dans un pub et l'autre transformé en monstre froid, tueur d'abattoir le jour et tueur tout court la nuit. Ce capitalisme fatigué a lui aussi besoin de croire en quelque chose, beaucoup moins moral sans doute... Un relais de croissance qui se substituerait à l'ancienne puissance industrielle de la ville, désormais en berne, et qui demande des hommes neufs. Bell trouve en Seamon ce fils spirituel travailleur, investi d'une mission, indispensable trait d'union avec le nouveau pouvoir politique que va bientôt représenter Dan Smith [1].

Il y a enfin Brian Mooney, issu de la rue, prédateur violent et égoïste qui, après un exil forcé à Londres, revient à Newcastle avec une envie de revanche très éloignée de la lutte des classes. S'appuyant sur la force et une absence totale de scrupules, il est l'incarnation de l'homme d'affaires moderne, sans empathie, sans autres idéaux que son enrichissement rapide et le contrôle sur autrui. Le personnage permet à Waites de faire le lien avec l'autre arc narratif de La chambre blanche, celui de Monica Blacklock, prolétaire sexuellement exploitée depuis l'enfance, qui reproduira avec sa fille Mae l'exclusion sociale et affective dont elle fut victime, la transformant peut-être, sans doute, en cette meurtrière de onze ans.

À côté de ces trois figures d'entrepreneurs et de l'emblématique Monica, La chambre blanche propose trois femmes qui, elles aussi, sont des archétypes de cette période. Dans l'ombre de son époux Ralph, Jean Bell est effacée et soumise, ne semblant pas avoir d'existence propre en dehors de sa maternité et de la cohésion familiale dont elle a pris soin. Plus jeune et éduquée, fille des années 50-60, mais dans un monde où la place de la femme reste dépendante du bon vouloir des hommes, Sharon Seamon fait passer son ambition à travers son idéaliste de mari. Constatant, dépitée, les limites morales de celui-ci, elle n'hésite pas à changer de monture pour le flamboyant et cynique Brian.

Enfin Joanne, fille du couple Bell, représente la génération de l'amour libre, du psychédélisme, du début d'affranchissement féministe à l'égard du chauvinisme mâle. Alors que l'utopie socialiste de Dan Smith se révélait n'être rien d'autre qu'un nouveau mensonge affairiste, le rock, la drogue, l'égalité, le respect de l'autre et la culture partagée devenaient, mais pour certains seulement, ce creuset pour concevoir un autre avenir. Forcément sur les ruines de l'ancien monde...

On peut prendre plaisir à la lecture de La chambre blanche ou estimer, comme je le fais, que tout est un peu trop construit et démonstratif. La scène d'ouverture qui voit Jack Seamon tenter de travailler à l'abattoir de la ville après son retour de la guerre sonne un peu comme un avertissement. Waites a besoin de redoubler ses effets, de les marquer en investissant à la fois les champs allégorique et réaliste, comme si le lecteur n'était pas forcément apte à saisir le premier et que le deuxième se révélait bien trop prosaïque pour susciter l'intérêt.

Il manque à La chambre blanche le souffle qui traversait le Red Riding Quartet [2], cette complexe impétuosité qui animait les personnages, et le souci qu'avait David Peace de laisser à ses lecteurs le soin de tirer les traits entre les événements décrits et l'Histoire. Tout n'est pas prévisible dans le livre plutôt ordinaire de Waites, mais ce qui arrive à ses personnages archétypiques n'est ni jamais surprenant, ni vraiment passionnant.

Chroniqué par Philippe Cottet le 25/11/2015



Notes :

[1] Thomas Daniel Smith a réellement existé, il dirigea le Newcastle City Council entre 1960 et 1965. On l'appelait d'ailleurs Mr Newcastle tant était grande son identification à la cité, dont il voulait faire une nouvelle Brasilia. Il détruisit de larges portions de l'ancienne ville pour y édifier des tours en béton pour les ménages les plus pauvres, ainsi que des centres commerciaux sans âme (on peut voir retracée ici la destruction de The Royal Arcade de John Dobson.

Il fut convaincu de malversations en 1974 et condamné à six années de prison.

[2] On ne peut évidemment pas échapper au rapprochement entre les deux romanciers, qui traitent tous les deux des bouleversements historiques dans le Nord de l'Angleterre, à travers un fait divers. Fresque noire, sociale et politique pour Peace, avec une façon d'écrire reflétant le chaos de ces années-là, roman documentaire sur un fait politique, à l'écriture assez convenue, pour Waites.

Illustrations de cette page : Abattoir dans les années 60 – L'une des tours de Newcastle construite durant le mandat de Dan Smith.