Djebel

D
Gilles Vincent

Djebel

France (2008) – Jigal (2013)


Mars 1960. Afin d'être respecté à son retour en France, Antoine Berthier, un appelé du contingent, ne veut pas quitter l'Algérie sans avoir tué un homme. Ses camarades lui organisent une séance de meurtre dans un village kabyle voisin. Sur le bateau du retour, Antoine se tire une balle dans la tête, mais son capitaine fait tout pour dissimuler cet acte désespéré. Quarante ans plus tard, la vérité refait surface.

La proposition initiale de Djebel, celle du jeune Berthier souhaitant tuer un Algérien pour pouvoir fanfaronner – ou seulement être considéré – à son retour en France est dérangeante [1]. Pas parce qu'elle aborde la question des exactions de l'armée française, mais parce qu'elle le fait de cette façon.

À un moment où la métropole rejette de toutes ses forces cette guerre qui n'a jamais voulu dire son nom et voit dans les propositions référendaires faites par De Gaulle en septembre 1959 l'occasion d'y mettre un terme, il est peu probable que les métropolitains aient souhaité mesurer l'expérience du conflit de cette jeunesse sacrifiée à l'aune du nombre d'Algériens tués.

Comme dans toutes les guerres, on regarde avec suspicion, méfiance voire mépris, ceux qui ont été en contact avec la violence – vieux réflexe atavique – et on sait aussi que les rescapés sont rarement en mesure de s'épancher, tant l'horreur de ce qu'ils ont vécu est impartageable (conduites d'évitement du stress post-traumatique). C'est d'autant plus vrai de ce conflit algérien – comme le rappelle si bien les très beaux livres de Claire Mauss-Copeaux Appelés en Algérie : la parole confisquée et de Florence Dosse Les héritiers du silence : Enfants d'appelés en Algérie [2] –, guerre civile dans laquelle des moyens terribles furent employés de part et d'autre et qui imposait l'indicible.

Le plus énervant est que cette scène d'ouverture ne sert à introduire qu'une insipide machinerie policière. Djebel déroule en effet une classique et bête histoire de vengeance (l'astuce pour rompre la banalité de l'exercice consistant à lancer simultanément deux tueurs aux motivations étrangères sur le même groupe d'hommes) destinée à mettre en valeur un ancien flic tellement cliché qu'il en transpire l'ennui.

Veuf inconsolable (bien entendu), Sébastien Touraine a quitté la police pour devenir un détective privé (évidemment) 100% déprimé (c'était ça ou l'alcool) chargé de cette affaire. Sa douleur (il en fait des tonnes) ne l'empêche pas de loucher sur sa très belle (et néanmoins âgée) cliente (on n'est pas de bois) et de se taper (finalement) Aïcha Sadia (jeune Kabyle) qui a pris sa place de commissaire et est (cela va sans dire) subjuguée par son autorité (naturelle) de grand mâle. Il n'y peut rien, que voulez-vous, il lui faut diriger l'enquête comme au bon vieux temps (tellement qu'il est bon) !

Du coup, il s'expose. Le second tueur le piège, mais il s'en tire pépère. Le premier tueur tente ensuite de le faire disparaître selon un plan machiavélique – alors qu'il y était allé plutôt franco avec les autres victimes – ce qui permet à Aîcha de sauver in extremis notre héros... Ouf ! Tout le monde s'embrasse mais, hélas !, le monde s'embrase à Manhattan, quelle tragédie !

Pour en arriver là, Djebel accumule tant de coïncidences, de situations téléphonées et de comportements aberrants que j'en étais gêné pour l'auteur. Tous les protagonistes vivent dans un mouchoir de poche à Marseille et banlieue, ce qui est évidemment plus pratique pour le(s) tueur(s), correspond sans doute à la vocation régionale de la maison d'édition, mais reste peu convaincant question crédibilité. Le compagnon d'armes d'Antoine Berthier qui veut soulager sa conscience avant de mourir finit par raconter également son histoire à un parfait inconnu, un soignant qui se trouve être – étonnant non ? – lié aux meurtres durant la guerre et qui va devenir, ex abrupto, un (second) vengeur ivre de rage et de sang [3].

Mieux. Enfant, il avait été recueilli par l'oncle d'Aïcha, combattant de l'ALN dans la zone de Kabylie ou opérait le 7ème B.C.A. Ce dernier ayant fait ensuite carrière comme officier des services secrets de la République algérienne, il est désormais en retraite... à Marseille d'où il peut opportunément et rapidement informer sa nièce et Touraine des agissements des vilains militaires français durant le conflit. Elle est pas (plus) belle la vie ?

Le cas de Murat, capitaine au 7ème Bataillon de Chasseurs alpins devenu général, qui possède toujours dans sa cave une gégène en bon état de marche avec laquelle il va torturer (comme au bon vieux temps) le second tueur m'a laissé totalement perplexe.

Déjà, sa présence sur le bateau lors du retour en France d'Antoine Berthier est une totale énigme puisque, officier d'active, il lui reste encore près de deux années de guerre à mener. Surtout, je ne comprends pas l'intérêt de maquiller le suicide (devant tout le monde) du jeune appelé en mort au combat, bien plus susceptible d'attirer l'attention de la hiérarchie militaire, alors que c'est justement cela que Murat cherche à éviter. D'ailleurs, je m'explique mal comment il aurait pu – depuis le bateau et dans le court laps de temps de la traversée –, mettre en branle toute la machine administrative de l'armée française pour parvenir à cette fin.

Quant à la décision prise par cet officier pour “ préserver l'honneur de son régiment ” après avoir découvert le double meurtre commis par certains de ses hommes, elle est parfaitement illogique. Tant d'Algériens étaient morts sans raison depuis le début de la conquête coloniale en 1830 que deux de plus, surtout en ces temps troublés de guerre où l'impunité de l'armée était totale, n'auraient fait aucune différence. Et, si Murat avait vraiment eu une conscience, la mise aux arrêts et le défèrement des coupables devant la justice militaire étaient une réponse plus normale et appropriée [4].

Du coup, le silence des Algériens, durant quatre décennies, alors qu'ils avaient constaté le massacre le lendemain et possédaient un témoin direct (Mỹ Lai [5] fut révélé au monde l'année suivante...) est totalement incompréhensible. Tout autant que le mobile du premier vengeur, qui semble avoir attendu tout ce temps sans rien faire (psy, divorce, marabout pour retour d'affection) pour résoudre son problème, avant de devenir un tueur sans pitié au moment opportun.

De style, de construction, d'intentions... Djebel est un roman consternant. [6]

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/07/2013



Notes :

[1] D'autant qu'on apprendra par la suite qu'il est introverti et plutôt asocial.

[2] Respectivement chez Hachette Littératures en 2002 et Stock Documents en 2012.

[3] Il n'hésitera pas à torturer Viviane, la cliente de Touraine (ce qui tend à prouver sa barbarie intrinsèque) qui n'a évidemment rien à voir dans son histoire.

[4] Je précise que je suis viscéralement antimilitariste et ne défends ici que le réalisme romanesque, puisque c'est dans cette perspective que s'inscrit Djebel. Gilles Vincent doit évidemment couper court à toute possibilité que d'autres personnes dans la compagnie (normalement 150 soldats) dirigée par Murat puissent être mises au courant par des bavardages et vantardises. C'est donc pour cela qu'il fait rentrer tout le monde par le même bateau (alors même qu'il précise que deux seulement sont quillards), comme si la guerre s'arrêtait là pour tous. Le problème est qu'il est aussi obligé d'arrêter la vie durant 40 ans...

[5] Massacre de 300 à 500 civils survenu en 1968 au Viêt Nam. L'armée américaine dissimula durant un an les faits. Des survivants, ainsi que des militaires américains qui avaient refusé d'obéir aux ordres témoignèrent dans ce qui fut, hélas !, une parodie de justice devenue une triste habitude, le militaire amerlocain étant toujours hors de portée d'une accusation de crime de guerre ou de génocide.

[6] Cette chronique choqua au plus haut point l'éditeur du roman qui m'adressa un message d'incompréhension, car il avait été célébré partout et se vendait plutôt bien. Je lui avais répondu via un édito qui mit une fois encore en émoi la « grande famille du polar » où l'on appelle un chat un chat que lorsque cela arrange vos petites affaires. On trouvera ce texte ici : Avoir raison contre tous ?.

Illustrations de cette page : Nid de mitrailleuse en Kabylie – Une famille kabyle durant la guerre

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Uncaged de Sophie Alour (Sony - 2007) – Enigmatic Ocean de Jean-Luc Ponty (Atlantic - 1977) – Concert de Stockholm de Miles Davis et John Coltrane (1960 - Giants of Jazz)