Djemila

D
Jean-François Vilar

Djemila

France (1988) – Folio (2011)


Djemila, une jeune Algérienne qui vient de dérober des articles insignifiants dans un magasin est arrêtée par le vigile. Celui-ci tente d'abuser d'elle et elle le blesse avec son couteau avant de s'enfuir. L'homme a eu le temps de prendre connaissance de son identité et il entreprend de se venger, aidé de deux amis, comme lui nervis membres du MRN, le parti nationaliste qui caracole dans les sondages à la veille des élections.

Le premier mérite de Djemila est de raconter, en moins de deux cents pages, une histoire d'une force et d'une complexité certaine, avec une fluidité narrative quasi parfaite qui la rend accessible à n'importe quel public.

Dans un mouvement continu, Jean-François Vilar pose des ébauches, des ombres, des traces de personnages et de situations – passé-présent –, sur lesquelles il revient quand les nécessités du récit l'imposent, y apportant à chaque fois un peu plus de matière. Comme les protagonistes, le lecteur est happé par ce fait divers qui va devenir sordide complot politique, sans jamais en avoir une vue globale. Dans ce tumulte exponentiel, l'incertitude gouverne chaque instant.

La chose publique qui se délite sous nos yeux, les manœuvres, les barbouzeries et l'écœurante manipulation de l'opinion par les fascistes après les différents meurtres, viennent d'abord comme en écho aux atermoiements d'un homme. Sinclair, héros de la Résistance, dénonciateur de la torture en Algérie, dramaturge célèbre, est las des honneurs. Il étouffe sous le poids de son propre mythe dans lequel il ne trouve plus sa place. Adulé par beaucoup, mais aimé par personne, il est désespérément seul, ivrogne fragilisé par une culpabilité qui le ronge.

Comme dans la tragédie antique, les forces qui se mettent en mouvement autour de lui, anciennes fidélités ou récentes inimitiés, dépassent le simple vouloir des êtres, leur libre-arbitre quoi qu'ils en pensent. Le coup de couteau insolent, négligent, volontaire, donné par Djemila enfle en une déflagration prête à dévorer cet univers de mensonges et d'arrangements entre-soi, où le Pouvoir semble osciller de façon aveugle entre plusieurs pôles. Tout le monde s'élance pour salir ou protéger un individu dont la chute ruinerait son crédit et celui de toute la classe politique, à l'exception de ces fascistes qui se sont fait une spécialité d'en dénoncer en permanence la collusion et les turpitudes. Pour beaucoup, cet élan sera une fin.

Au cœur de ce conflit des ténèbres se meut cette étrange Némésis qu'est Ouria-Djemila, rebelle, inflexible, solaire, animée de la seule force de comprendre la fin de sa mère comme début de sa propre vie. Vilar lui fait survoler le champ de bataille, belle et cruelle, dans une trajectoire entêtée qui ne se soucie guère des débris de ce morceau de France qui s'effondre. Il y a en elle, dans cette volonté d'apprendre la vérité pour calmer cette douleur à être au monde, quelque chose d'une Antigone prête à tout pour que plient les lois de la cité.

Superbe dénonciation de ce que les hommes accomplissent pour accaparer le pouvoir ou y rester, hymne à la révolte individuelle permanente, Djemila, est un roman politique, d'une beauté et d'une noirceur stupéfiantes.

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/04/2012



Illustration de cette page : Tête trouvée dans les ruines de Djemila

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Cello Sonata & Other Works de Zoltán Kodály (Hyperion - 2010)