Battues

B
Antonin Varenne

Battues

France (2015) – Éditions Écorce (2015)


À la mort d'un garde forestier un peu trop fouineur, de vieilles haines remontent à la surface, notamment celle opposant un garde-chasse à deux propriétaires terriens qui ruinèrent sa famille et mirent en coupe réglée le pays.

À trop lire des huis clos abstraits peuplés de paysans taiseux, on en oublie que le monde rural peut être un décor parfait pour un roman noir ambitieux et dénonciateur comme l'est Battues. La nature des enjeux y est la même que dans les tissus urbains accueillant traditionnellement la littérature de genre – c'est toujours de prestige et de rivalité qu'il s'agit –, mais les codes n'y fonctionnent pas de la même façon. Plus que dans les cités, où peuvent être aisément rompus les liens d'hérédité ou de voisinage, les campagnes sont des lieux de mémoire forcée attachés à la terre, où les haines se transmettent comme les pâtures et le bétail.

Battues met en scène un bout de pays au pied d'un plateau – que l'on devine être celui de Millevaches, même s'il n'est pas nommé – dominé par deux familles qui ont pris soin de se répartir le pouvoir et les territoires pour n'avoir pas à s'affronter : aux Courbier la forêt, aux Messenet les cultures.

Ce duopole est récent, datant de l'élimination progressive des autres paysans, notamment des Parrot, Bretons d'origine, dont le garde-chasse Rémi est l'ultime rejeton. À l'âge de quinze ans, ce dernier a été gravement défiguré en travaillant aux champs, passant ensuite des années dans les hôpitaux pour reconstruire un semblant de visage, en profitant pour lire et s'instruire et rompre avec l'alcoolisme atavique qui emporta père et grand-père. Contraint comme les autres de vendre ses terres, il n'a gardé qu'un bout de terrain coincé entre les deux grands domaines, à la merci de la haine que lui vouent ces familles, pour n'être pas d'ici et pour avoir courtisé, adolescent, Michèle Messenet.

Sur la friche industrielle qu'est désormais ce vieux pays, Courbier et Messenet – avec la complicité de Marquais, leur obligé au conseil régional – règnent en potentats, mais on peut percevoir dans la nouvelle génération des signes de faiblesse. Les héritiers ne sont pas des conquérants, souffrances et privations n'ont pas été au menu de leur formation à devenir des hommes. Le système tient malgré tout encore par la corruption, l'allégeance féodale à celui qui vous nourrit, l'ostracisme envers ceux qui ne sont pas nés ici ou qui portent en eux des ferments de révolte trop dérangeants. Pratiques boucs émissaires, les Manouches, activistes et militants écologistes restent cantonnés sur le Plateau.

Rémi est le caillou dans la chaussure, la contestation syncrétique de cette pesanteur immuable. Lui reste éveillé et debout par la douleur dans ses chairs, préférant son addiction à la codéine plutôt qu'un nouveau passage sur le billard qui le soulagerait enfin. Sa survie dépend beaucoup aussi de son isolement géographique, affectif et professionnel. Le retour de Michèle, après des années d'absence sans raison apparente, signe la déflagration qui va balayer ce monde.

D'une langue puissante et inspirée, Antonin Varenne met en mots cette apocalypse. Tabassages, saccage des biens ou de la nature, incendie, meurtres et tentatives sont autant de dominos qui se bousculent dans Battues. La construction du roman est toute en finesse, à base d'analepses qui fouillent de plus en plus loin dans les motivations, les histoires et les zones d'ombre de chacun. Ouvrant sur l'observation silencieuse d'une harde de sangliers, le récit adopte un crescendo subtil et inéluctable qu'essaie pourtant de contrôler, avec une certaine naïveté, le commandant de gendarmerie Vanberten, peut-être le seul personnage non réellement corrompu du roman.

Battues est aussi une magnifique histoire d'amour, celle qui lie Michèle et Rémi par delà la souffrance et le temps. Et, évidemment, celle de Varenne à ce pays, dont il nous fait partager en quelques mots sobrement choisis la beauté sauvage, la grandeur, la tranquillité dissimulée. Nul doute qu'il en parcourt souvent les sentes odorantes, se mouchant dans les brouillards matinaux et se désaltérant aux rives fraiches de la Maulde, le regard plongé dans celui d'une meneuse...

Chroniqué par Philippe Cottet le 10/01/2016



Illustrations de cette page : Laie – Chargement des grumes dans une forêt du Plateau

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Wozzeck d'Alban Berg – Boulez, Berry, Strauss, Orchestre et Chœur de l'Opéra de Paris (Sony, 1971) – Symphonie n° 4 d'Anton Bruckner – Abbado, Orchestre du Festival de Lucerne (2007)