L'art des liens

L
Raphaëlle Thonont

L'art des liens

France (2013) – Éditions Écorce (2013)


Trois semaines après avoir accouché d'une petite fille, la romancière Sofia Ellman disparait. Convaincu qu'elle est vivante, son mari, le peintre Léo Harossian, la cherche sans résultats durant six ans jusqu'au jour où un enfant laisse sur son répondeur un message. Léo remonte la piste et découvre une Sofia inconnue, adepte du shibari.

Dans L'art des liens, tout semble là pourtant. Une écriture travaillée, un thème – l'art du kinbaku, devenu pour l'Occident shinbari ou bondage – insolite pour la plupart des lecteurs, dans un milieu que les romans du genre nous font peu souvent côtoyer, celui des artistes contemporains dont on perçoit qu'il est familier à l'auteur.

Malgré tout cela, je suis resté complètement étranger à L'art des liens, convaincu en avançant dans ma lecture que Raphaëlle Thonont ne traitait pas vraiment du sujet que j'avais entrevu liminairement, qu'elle demeurait soigneusement à sa périphérie, ne m'offrant que l'anecdotique là où j'avais entrevu une autre ambition.

Dans le contexte qu'elle a choisi et à mes yeux, la disparition de Sofia Ellman n'est intéressante que si elle pose la question de la création et des limites que sont prêts à franchir certains pour surmonter l'aporie dans leur art. Thonont parle de cela, mais toujours par la médiation de témoignages extérieurs à Sofia. On entend ainsi beaucoup les partenaires de ces happenings très chics – “ plasticiens ” ou vrai sadique (Gabriel Lostang) –, dont les compréhensibles motivations semblent très éloignées de celles pouvant animer une romancière, qui plus est jeune maman, acceptant d'enserrer son corps dans des liens à la vue de tous. Adèle, la galeriste ex-épouse de Lostang nous raconte bien avec plus de détails son expérience, mais c'est celle d'une femme amoureuse (d'un pervers) et soumise, prête à tout. C'est à la fois proche et lointain, et au bout du compte étranger à ce qui pourrait conduire à cette pratique un écrivain à succès, chérissant sa famille (?) tout en portant en elle une part d'ombre.

Ce n'est pas Léo Harossian qui permettra de restituer la parole de l'absente. Comme tout cocu, car il ne s'agit pour lui finalement que de cela, il passe au lance-flamme de la jalousie cette partie cachée de l'existence de son épouse qu'il découvre lors de sa quête. À mes yeux, le personnage participe un peu plus encore de mon incompréhension puisque, homme simple, il crée sans tous ces artifices et puise dans l'amour de l'autre – sa conjointe disparue, sa fille à élever – la force de vivre au jour le jour. Pourquoi n'en était-il pas de même pour Sofia, c'est bien sûr la grande question qui nous taraude, lui et moi, et l'absence de réponse de l'intéressée maintient ouverte cette béance [1].

Faute d'avoir sans doute pris le bon chemin de lecture, je n'ai vu dans L'art des liens qu'un document désincarné et esthétisant sur une pratique qui ne m'a pas plus intéressé que cela, dans un milieu artistique où relations et personnages apparaissent tristement archétypiques.

Chroniqué par Philippe Cottet le 18/12/2013



Notes :

[1] Dans Un endroit discret, Matsumoto Seichô avait parfaitement restitué les portraits et trajectoires d'un homme et d'une femme ordinaires, révélés par le décès de l'épouse dans une rue où elle n'aurait jamais dû se trouver. De la quête du mari (assez similaire à celle de Léo Harossian) il avait fait naître une complexité psychologique passionnante, à l'inverse de L'art des liens où la complexité de la situation est donnée pour telle et ne mène à rien (sauf une fin rapide et artificielle) s'agissant des personnages.

Illustration de cette page : L'art des liens

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Ain't Nobody du Youngblood Brass Band (2013 - Tru Thoughts) – Head up high de Morcheeba (2013 - PIAS) – Live at the Cellar Door de Neil Young (2013 - Warner)