À qui se fier ?

Peter Spiegelman

À qui se fier ?

France (2011) – Seuil (2013)


Traduction de Jean Esch

Ancien de la CIA, Carr est à la tête d'une équipe spécialisée dans le vol d'argent sale. Auparavant chargé de la planification des opérations, il gère le groupe depuis l'échec d'une mission récente dans laquelle Declan, le précédent leader, a trouvé la mort. Ce coup aux Cayman est en principe le dernier, chacun ramassant assez de fric pour vivre comme un nabab jusqu'à la fin de ses jours.

Une équipe de professionnels préparant un vol complexe – plus arnaque et technologie que gros flingues et rentre-dedans –, un commanditaire avec qui on ne plaisante pas, un maillon faible en la personne d'Howie Bessemer, petit intermédiaire rongé par l'alcool et la coke qui doit les introduire auprès de leur cible, une atmosphère de soupçons et de trahison entre les membres du groupe... On le voit, À qui se fier ? exploite un canevas connu – et pour certains usé – employé à de nombreuses reprises au cinéma ou dans les livres, par exemple l'œuvre de Richard Stark [1].

Comme Parker, le héros de ce dernier auteur, Carr est la tête pensante du groupe. À lui d'établir la stratégie, les moyens à mettre en œuvre, les portes de sortie. On l'imagine froid, calculateur, maître de ses émotions, ce qui est un peu l'archétype du rôle (que l'on songe au Danny Ocean interprété par Sinatra dans l'archétype du film arnaque/braquage L'inconnu de Las Vegas). Carr est tout cela bien sûr, mais il a, pour le moment, plutôt du mal à se concentrer sur le boulot.

Entretenant une liaison avec Valerie, l'unique femme du groupe, il est rongé par la jalousie au point de compromettre leur couverture. Dans le même temps, il doit gérer la garde de son père, ancien diplomate emmerdeur et à moitié sénile, avec le départ programmé de la seule personne qui avait pu le supporter et s'en occuper. Et comme si tout cela ne suffisait pas, il est plutôt perplexe quant au braquage durant lequel Declan a trouvé la mort, les deux survivants s'étant bien gardé de lui raconter toute la vérité.

Toute la préparation du coup est donc empoisonnée par ces péripéties et incertitudes qui, évidemment, font l'intérêt d'À qui se fier ? Spiegelman écrit avec suffisamment de métier pour nous faire tourner les pages sans déplaisir, jusqu'à la rencontre entre Carr et sa “ victime ”, Curtis Prager, redoutable blanchisseur d'argent sale résidant sur Grand Cayman. Le dernier tiers du roman peut définitivement s'emballer : rebondissements, déconvenues, échec, plan B, trahisons, meurtres se succèdent alors.

À qui se fier ? est efficace, jusqu'à un certain point crédible et rondement mené. Le lecteur devine une moitié de l'arnaque et est bluffé par l'autre, ce qui est sans doute la formule magique du contentement. Divertissant.

Chroniqué par Philippe Cottet le 06/01/2013



Notes :

[1] Sur Le Vent Sombre En coupe réglée. Voir également la rétrospective Parker réalisée par Yan Lespoux sur Encore du Noir

Illustration de cette page : Une banque à George Town

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Nagauta par l'Ensemble Kineya (Ocora - 2000)