Kill Kill Faster Faster

K
Joel Rose

Kill Kill Faster Faster

États-Unis (1997) – La manufacture de livres (2012)


Traduction de Natalie Beunat et Laetitia Devaux

Condamné pour le meurtre de sa femme, Joey One-Way sort de prison après 17 ans. Il y a écrit une pièce, devenue un succès à Broadway, qui lui vaut d'être pris sous l'aile de Markie Mann, un producteur qui en a racheté les droits pour en faire un film et qui lui offre une place de scénariste dans sa société.

Kill Kill Faster Faster c'est d'abord le flot de paroles qui engloutit le livre, torrent d'énergie qui ne gambade pas dans les vertes prairies de la liberté, mais vient se cogner aux murs de l'enfermement...

...qui suit l'enfermement...

Torturé, brut, limité, parfois proche de la scansion hypnotique, le Verbe de Joey parcourt inlassablement les parois de cette nouvelle cellule. Un espace et un temps où rien de ce qu'il connait ne vaut, où sa position accidentelle d'écrivain le place encore plus en porte à faux avec un milieu, des gens, qui attendent de lui... Quoi d'ailleurs ? Il ne sait pas, ne comprend pas, ne peut rien leur offrir, confirmation de cette nullité dont il se croit investi depuis le meurtre de Kimba et les dix-sept années d'incarcération qui ont suivi.

Ce que le verbe de Joey exprime, triture, s'inflige, c'est son impuissance à être au monde, sexuelle, créative, existentielle... Depuis quand ? Joey ne peut le dire, ses souvenirs sont loin, la prison l'a brisé. Ou plutôt, non, elle a pris possession de lui. Elle coule dans ses veines, colle à sa peau. Avec ses codes, sa violence, sa sexualité, son obéissance et ses soumissions. Peut-être même était-elle déjà là avant, la prison, dans les gestes du junkie qu'était Joey, qui passait à travers la beauté de ses fillettes et de Kimba pour un fix de plus ?

Le souvenir d'une existence arrêtée dix-sept ans plus tôt ne peut valoir dans le Trebica de cette fin de siècle. Kimba est bien morte et les jumelles sont désormais des femmes, qu'il tente d'approcher avant de renoncer. Le seul repère qu'il trouve, c'est Flower, l'épouse de Markie. Même vie déchiquetée que lui, elle connait ce mal d'être hors la prison, elle l'accepte errant, maladroit, brutal, et devient vite un nouvel enfermement, une autre addiction, essentielle, impossible. Avec cette écriture comme une gifle, sous tension, crue, très crue, Joel Rose nous raconte aussi une histoire d'amour inaccessible et délétère, toute en bonheur fugitif, frustration et violence pas toujours contenue.

Kill Kill Faster Faster repose sur le défi d'une langue brute, fruste, sans fioritures ni effets de style, qui correspond parfaitement au personnage de Joey, pauvre mec écrasé par son fatum de pauvre mec. Une fois accepté et passé le cap surprenant des premières phrases, voilà un beau roman (en librairie depuis la fin avril 2012).

Une adaptation cinématographique, à mon sens tout à fait ratée, a été faite en 2008 par Gareth Maxwell Roberts, avec Gil Bellows dans le rôle de Joey. L'histoire est identique, les passages de sexe moins explicites que dans le livre. Mais la langue de Joel Rose et donc le verbe décalé, entêtant et omniprésent de son héros est absente, faisant de ce film un nanar long, lent, larmoyant et ennuyeux.

Chroniqué par Philippe Cottet le 08/05/2012



Illustration de cette page : Lisa Ray, qui tient le rôle de Flower dans l'adaptation cinématographie de Kill Kill Faster Faster

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : The Carla Bley Big Band goes to church (Watt - 1996) – Between the Buttons des Rolling Stones (1967)