Il était une fois l'inspecteur Chen

I
Qiu Xiaolong

Il était une fois l'inspecteur Chen

États-Unis (2016) – Liana Levi (2016)


Traduction d'Adélaïde Pralon

Les débuts de l'inspecteur Chen Cao ; première enquête et autres récits.

Il était une fois l'inspecteur Chen se présente comme un assemblage de récits courts, la plupart (voire tous ?) largement autobiographiques. L'ambition déclarée est de tenter de répondre à la question : comment Chen est-il devenu l'inspecteur Chen ? ce qui revient à se demander plutôt comment la vie de Qiu est venue nourrir son expérience littéraire. Assez hétéroclite quand même, Il était une fois l'inspecteur Chen ne semble pas avoir été édité sous cette forme aux États-Unis [1], où vit et publie depuis trente ans maintenant Qiu Xiaolong.

D'expérience, je me méfie plutôt de ces écrits rétrospectifs qui sont souvent les formes les plus élaborées du mensonge, à soi et sur soi. Dans son dernier récit, Pour conclure, Qiu nous éclaire d'ailleurs sur le risque né de la transformation fictionnelle lorsqu'il retrace l'existence de Lu, le Chinois d'outre-mer.

Ami d'enfance devenu personnage secondaire important des premières histoires de Chen Cao, il était comme le jeune Xialong un enfant du rejet, car fils d'un homme déclaré ennemi de classe par l'idéologie maoïste. Cette adversité leur fut, en fait, bénéfique, puisqu'elle leur permit de se constituer en opposition, en rébellion permanente à l'égard du pouvoir, et donc de la folie contagieuse ayant balayé les dix dernières années du règne de Mao Zedong.

Ce qui sauva Qiu fut sa mauvaise santé (comme celle de Chen Cao, rappelée dans l'histoire Dénonciation des tigres de papier) qui l'obligea à rester à Shanghai plutôt que de partir se faire rééduquer par des paysans pauvres ou moyen-pauvres dans une province éloignée. Lu aurait pu avoir cette chance, mais par esprit d'aventure plus que par obligation, il partit à bord d'un patrouilleur fluvial plusieurs années. Qiu/Chen continua finalement d'étudier, seul, ce qui lui permit d'intégrer l'Université lorsque Deng Xiaoping, arrivé au pouvoir, entreprit de réparer les torts faits aux droitistes et autres bourgeois depuis l'époque des Cent fleurs.

Dans la fiction, Qiu fait de son vieil ami un entrepreneur florissant de la nouvelle Chine alors qu'à son grand regret, l'original est un homme ordinaire ayant échoué dans pratiquement tout ce qu'il a entrepris (sauf, peut-être, dans ce qu'il apporta à notre auteur). Cette volonté de corriger le réel révèle évidemment beaucoup de choses sur Qiu lui-même, sur l'acceptation de sa réussite, sur la très grande chance qu'il a eue de se trouver aux États-Unis au moment où la jeunesse de son pays s'engageait dans la contestation et était massacrée au cœur même de l'empire, sur ces concours de circonstances qui font qu'il a toujours été frôlé par l'Histoire et s'en est finalement bien sorti.

Préambule revient sur la déchéance de la famille de Qiu, dont le père était devenu, par accident et à force de travail, un entrepreneur en parfums apprécié de Shanghai. L'épisode durant lequel l'enfant dut écrire et lire l'acte de contrition de son père durant la Révolution Culturelle nous était connu depuis la parution en France de son premier livre, mais Qiu en fait ici un témoin indispensable pour apprécier l'objet littéraire suivant, Dénonciation des tigres de papier, qui raconte sa transposition romanesque dans l'histoire de Chen Cao enfant. Dans les palais de jade revient sur la romance qui explique la protection dont va bénéficier par la suite l'inspecteur [2].

Avec Il n'y a pas d'histoire sans hasard commence la première véritable enquête de l'inspecteur Chen Cao, fraichement nommé à Shanghai après ses études à Beijing, et dont on utilise pour l'instant les capacités linguistiques pour traduire un manuel de procédure policière venu des États-Unis. L'histoire criminelle en elle-même est assez insignifiante, mais elle permet à Qiu de jouer sans doute avec ses souvenirs, comme il l'avait fait au début de son cycle policier, ainsi que dans ses recueils de nouvelles (Cité de la Poussière rouge et La bonne fortune de Monsieur Ma), retrouvant la vie des petites gens désormais absente de ses romans, avec ses grandeurs et ses petitesses et des personnages hauts en couleur.

La longue chaine du karma voit l'inspecteur Chen Cao revenir à la Cité de la Poussière Rouge quelque temps après la fin de sa première enquête pour partager avec un groupe d'habitants un fragment de son enfance, sans que le lecteur sache si celui-ci est également autobiographique. La même incertitude plane sur Rideau rouge, qui raconte l'histoire de la méchanceté et de la bêtise humaines durant la Révolution culturelle, dans laquelle Chen Cao joue un rôle infime et qui pourrait être tout simplement un souvenir de Qiu. Enfin, Il était une fois l'inspecteur Chen retourne au purement biographique avec Pour conclure déjà évoqué ci-dessus.

Qiu Xialong me semble parfaitement lucide quand il évoque la cascade de circonstances qui l'ont mené à écrire, et de cette façon. En cela, Il était une fois l'inspecteur Chen est plaisant à parcourir, et nous évitons tous les travers – écriture ampoulée et désuète, prétention à dénoncer ce qui ne va pas en Chine – de l'œuvre actuelle. Cependant, par rapport à tout ce qui se publie maintenant là-bas et qui commence à nous parvenir, cela reste résolument mineur (en libraire le 7 octobre).

Chroniqué par Philippe Cottet le 19/09/2016



Notes :

[1] Peut-être l'assemblage provient-il de nouvelles anciennes non traduites et éditées en France.

[2] Si vous avez lu ma recension de Dragon bleu, tigre blanc et plus particulièrement sa note 3, vous savez qu'il s'agit, à mon sens, de la partie la moins crédible de l'édifice fictionnel de Qiu

Illustrations de cette chronique : Groupe d'enfants durant la Révolution culturelle – Un homme durant une séance d'auto-critique