Donne-moi tes yeux

D
Torsten Pettersson

Donne-moi tes yeux

Finlande (2008) – Télémaque (2010)


Une jeune femme assassinée, énuclée et un "A" gravé sur le ventre est retrouvée dans un parc de la ville de Forshälla. Bientôt, une mort similaire fait penser à un meurtrier de masse.

Il y a un engouement réel du public, des journalistes, des chroniqueurs pour les romanciers nordiques et il doit être difficile, pour un éditeur, de résister à l'envie d'inscrire à son catalogue un auteur scandinave, même débutant. Après tout, les millions d'exemplaires vendus par Mankell ou par Larsson l'ont été sur des livres mineurs (voire médiocres à mes yeux), mais ils correspondaient à une nouvelle demande du lectorat de polar. Histoires standardisées, style normalisé, décor légèrement différent du quotidien pour permettre un dépaysement suffisant sans que soient réellement perturbés les repères et tout en tenant à distance la violence qui s'y déchaîne. Alors pourquoi pas Helen Tursten ou Torsten Pettersson [1] ?

forshalla, égliseDe ce dernier, Télémaque publie donc Donne-moi tes yeux. L'auteur présente deux particularités : d'abord, c'est un Finlandais issu de la minorité suédophone du pays, ce qui le qualifie immédiatement pour la catégorie enviée d'auteur scandinave tout en lui donnant une petite singularité dont il ne va malheureusement pas se servir dans son bouquin. Ensuite, il est professeur de littérature à l'Université d'Uppsala, ce qui laisserait supposer qu'il sait écrire. C'est pourtant là que les choses se compliquent...

Donne-moi tes yeux est une construction intellectuelle savante, froide, sans style et sans âme. Superposant la narration, très distanciée, que plusieurs personnes très différentes font de leur vie, le roman est aussi enthousiasmant qu'un compte rendu d'autopsie, de par la forme de ces apports [2], l'incapacité de l'auteur à établir des ponts entre ses personnages et le lecteur et par l'éparpillement même de cette narration. Il y aura bien sûr une justification à cette "distance" et à ce "multiple", mais hélas conclusive et poussive. Le mal est fait, l'ennui nous a consumé.

Dès lors la fin, qui se veut astucieuse, est à la limite de l'intelligible et ne sauve rien. Tardive, elle est trop semblable à ce que disent tant et tant de romans criminels. Nous sommes décidément très loin de l'œuvre géniale et assez méconnue en France d'un autre Finlandais, Matti Yrjänä Joenssu, simple flic à la plume juste, profonde, compatissante...

Chroniqué par Philippe Cottet le 12/09/2010



Notes :

[1] Statistiquement, je ne pense pas que les Scandinaves produisent plus de bons auteurs de polars que des cultures plus méridionales ou américaines (anglo ou hispanophones). Mais, il est vrai aussi que je ne distingue que trois ou quatre romanciers dont la production soit à la fois intéressante, intelligente et aussi éloignée du goût commun.

[2] A l'exception peut-être de l'histoire du militaire de retour de Bosnie. Je n'en dis pas plus, puisque le twist final repose sur ces "témoignages".

Illustration de cette page : Église à Forshälla

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Poèmes rock de Charlélie Couture (1981)