Sang pour sang

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Gipsy Paladini

Sang pour sang

France (2010) – Transit (2010)


New York, 1965. Les flics Al Sariani et David Goldberg suivent la trace d'un tueur qui laisse d'étranges cadavres émasculés derrière lui.

Vouloir ramener à la mémoire de générations oublieuses l'horreur absolue des crimes nazis est évidemment louable. Le faire par l'intermédiaire d'une fiction est cependant risqué car une telle cause ne supporte guère la médiocrité.

Chrysler BuildingSang pour sang est une histoire entièrement déterminée par son twist final, c'est-à-dire la révélation du meurtrier et le motif de sa vengeance. A cause de cela, l'action ne pouvait se situer que dans le milieu des années 1960, pour garder un semblant de crédibilité [1]. Gipsy Paladini la place à New York, par goût personnel ou par besoin d'exotisme, mais ce choix est tout à fait étonnant. Non seulement l'auteur n'est pas capable d'offrir une reconstitution valable de l'époque, de la ville et du travail de sa police, mais on peine également à imaginer toutes les coïncidences qui émaillent le récit survenir aussi aisément dans une telle mégalopole.

Car comme toute personne ne maîtrisant pas le procedural mais pensant qu'il est facile d'en écrire un, Paladini organise ses trois cents premières pages avec des coïncidences, tellement grossières qu'on en est gêné pour elle (Sariani couche avec une prostituée qui couchait avec l'une des victimes tandis que sa copine, avec qui couchait Sariani dans le temps et qui couche avec Goldberg, couchait avec la...). Ajoutons à cela le légiste, qui intervient à tout propos pour faire avancer l'enquête (comme s'il n'avait que celle-là à s'occuper !), qui « a suivi des cours après la guerre pour repérer les anciens nazis » (p. 197) et qui a un copain qui, justement, connait quelqu'un qui chasse les criminels de guerre. Cela tombe plutôt bien, non ?, parce que c'est d'eux qu'il s'agit. Tout est ainsi, cousu de fil blanc et, à l'instar de médiocres dialogues, tout sonne faux.

Chrysler BuildingComme il faut bien meubler le carton-pâte du récit entre chaque coïncidence, Paladini consacre une bonne partie de Sang pour sang à la psychologie et au pathos de son personnage principal (les autres sont d'ordinaires archétypes). Chauviniste mâle violent, alcoolique, mais aimant son épouse (qui va finir par le quitter) même s'il couche avec des putes (mais elles le sont toutes, sauf sa femme et, peut-être sa mère), Al Sariani est évidemment un homme bon avec de profondes blessures. Il faudra sans doute lire les prochains romans, quand sera organisée sa rédemption, pour le découvrir.

Depuis mon expérience Tana French, je sais qu'il y a tout un public qui n'en exige pas plus, parce que tout cela est au niveau du brouet délivré par les magazines, émissions de télé-réalité ou séries qui sont ses références.

Reste donc le sujet pour lequel toute cette consternante machinerie romanesque a été mise en branle. Même si forcément moins dense que l'incontournable ouvrage d'Aziz [2] cette partie documentaire finale sur les atrocités médicales nazies est l'expression de l'horreur absolue donc sont capables les hommes. Cette réalité, qui ne doit rien à la plume de Gipsy Paladini est, malheureusement, la seule chose intéressante de ce Sang pour sang.

Chroniqué par Philippe Cottet le 26/04/2010



Notes :

[1] Pour une histoire d'âges des personnages. Même là, il faut être plutôt crédule pour accepter la possibilité de ce final.

[2] Les médecins de la mort de Philippe Aziz (1974) chez Famot. Il y avait aussi, mais je n'ai pas remis la main dessus, Les Médecins maudits de Bernadac paru en 1967.

Illustrations de cette page : Skyline new-yorkaise avec le Chrysler Building en premier plan

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Toujours le Box Live de Björk (Polydor, 2003