Brasiers

B
Derek Nikitas

Brasiers

États-Unis (2007) – Télémaque (2010)

Titre original : .
Traduction de Claudine Richetin

Le père de Lou, une adolescente de quinze ans, est assassiné sous ses yeux à la sortie d'un centre commercial par un inconnu. Incapable de faire face, sa mère tente une première fois de se suicider tandis que la jeune fille, guidée par d'étranges créatures, trouve dans le sous-sol de la maison une enveloppe contenant 5 000 dollars. Le début du cauchemar.

Quand un premier livre porte, sur sa quatrième de couverture, les éloges de deux romanciers aussi éloignés que Joyce Carol Oates et Ken Bruen, le lecteur peut être sceptique ou intrigué. S'il choisit d'y croire, et donc le second terme de l'alternative, il peut s'attendre alors à un récit très psychologique, où la tension dissimulée entre les êtres recèle la plus grande des cruautés, et un roman où la violence physique et visible flamboie, dans toute sa laideur destructrice.

Brasiers est effectivement tout cela à la fois. Comme dans le cas de La place du mort de Charlie Huston ou Le vrai monde de Kirino Natsuo, chroniqués ici même, Derek Nikitas nous invite au passage à l'âge adulte de son héroïne. À quinze ans, Lou est mal dans sa peau, hésitant entre les reliefs d'une enfance insouciante et aimée et l'inconnu du devenir femme. Ce qu'elle en voit autour d'elle ne l'incite pas à l'optimisme : épouses absentes, alcooliques, délaissées ou encore malheureuses et solitaires comme sa mère. Aussi retarde-t-elle le plus possible le moment du choix, du basculement, adoptant conjointement attitudes puériles, vêtements gothiques différenciateurs et regard plutôt acéré sur ce qui l'entoure, malgré sa myopie.

Le meurtre de son père rend intenable cette confortable et attentiste rébellion et précipite l'adolescente dans toute la brutalité morbide du réel. Le premier chapitre de Brasiers décrit les dislocations du monde que provoque le meurtre d'Oscar, la fin de Breidablik [1]. Plus rapide à fuir, la mère a condamné sa fille à l'impossibilité de se réfugier dans l'enfance. L'arrivée de la mère de la mère permet au romancier de développer la mise à jour des haines rivales, des incompréhensions, de la cruelle indifférence des êtres maintenant que l'élément stabilisateur et aimant qu'était Oscar n'est plus.

Tout au long des cent premières pages de Brasiers, Derek Nikitas commence également à ouvrir un certain nombre de fenêtres sur d'autres mondes, à mesure qu'il en ferme une à une les plus heureuses de celui de Lou. Celui de Tanya, jeune femme enceinte guère plus âgée que l'héroïne, qui ne connut pas les bonheurs de l'enfance, les atermoiements de l'adolescence et qui laissa le soin aux hommes de guider sa destinée, incapable de jamais choisir. Celui de Greta, chargée de l'enquête sur le meurtre d'Oscar, dévorée par son métier au point de fuir sa vie et ce qui devrait l'unir à sa fille.

Ces contrepoints sont autant là pour épaissir le mystère criminel – car la mort d'Oscar n'est peut-être pas tant que cela le fruit du hasard – que pour rappeler les enjeux de cette sortie de l'enfance. Ainsi que celles du lien maternel, saisi à plusieurs de ses stades : abstraction en devenir dans l'éveil à la sexualité de Lou ; naissant dans le cas de Tanya ; gâché dans celui de Greta ; détruit en ce qui concerne l'épouse et la fille d'Oscar.

La contagion de la violence qui suit est totalement maîtrisée par l'auteur et elle est d'autant plus intéressante qu'elle affecte des personnages psychologiquement riches et différenciés. En regard, les hommes par qui le déchaînement final va arriver apparaissent archétypiques, rustres, réduits à un ensemble de pulsions bestiales, même si son statut de futur père donne une belle ambiguïté au personnage de Mason.

De la découverte de la vérité sur le meurtre au désastre annoncé de l'ultime embrasement, il émergera de ce moderne Ragnarök des femmes bouleversées qui, chacune à leur manière, participeront à la chaine sans fin du renouveau. Lou ne sera pas Hermód et Baldr restera malgré tout prisonnier de Hel, jusqu'à la fin des temps. Comme Ken Bruen, qui demande d'ailleurs paiement de sa nuit blanche à Nikitas, j'ai lu Brasiers d'une traite, en appréciant toute la justesse, la maturité et la profondeur.

Chroniqué par Philippe Cottet le 28/11/2010



Notes :

[1] Dans la mythologie scandinave, qui berça l'enfance de Lou, le domaine du dieu Baldr, dont le mal était banni. Tout au long du roman sont glissées de nombreuses allusions à l'Edda et aux mythes scandinaves, qui sont la dernière attache de Lou à son père mort.

Illustrations de cette page : Jeune fille gothique • incendie d'un chalet.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : In a silent way de Miles Davis (Columbia, 1969) • Enigmatic Ocean de Jean-Luc Ponty (Atlantic, 1977)