Du sang sur l'arc-en-ciel

D
Mike Nicol

Du sang sur l'arc-en-ciel

Afrique du Sud (2013) – Seuil (2015)

Titre original : Of Cops and Robbers
Traduction de Jean Esch

Alors que Jacob Mkezi, l'ex chef de la police poursuivi pour corruption, est attiré à la frontière avec l'Angola pour une affaire mystérieuse, le détective surfer Fish Pescado traine les pieds dans l'enquête sur une société minière pour laquelle sa mère Estelle a trouvé des acquéreurs chinois.

Fish Pescado, le détective dont nous faisons la connaissance dans Du sang sur l'arc-en-ciel [1] est un branleur. Blond, baraqué, un peu plus de la trentaine, il passe plus de temps à écumer les spots proches de Cape Town qu'à travailler. Il deale de la beuh, autant pour contenter la clientèle fidèle de son ancien associé aujourd'hui décédé que pour se faire un peu de fric, ce qui ne l'empêche pas de vivre aux crochets de sa fiancée du moment, l'avocate Vicky Kahn. C'est grâce à lui que ce pavé d'une noirceur extrême va pouvoir respirer.

Depuis les aventures de Mace Bishop et Pylon Buso [2], on sait que Mike Nicol ne prend pas la situation dans son pays avec des pincettes, mais envoie plutôt le tout dans le ventilateur. À l'arrivée, aucun de ses personnages n'est jamais véritablement propre sur lui et c'est encore plus le cas dans Du sang sur l'arc-en-ciel, ou tout (et tous) finit par paraître corrompu.

Parce que l'idée de réussite sociale lui est étrangère et qu'il est resté un grand gosse plutôt insouciant, Pescado est un être loyal, qui défend un certain nombre de valeurs, ce qui ne l'empêche pas d'agir de façon particulièrement stupide à plusieurs occasions – notamment avec le dealer Seven, conduisant à la mort du bergie Colins. Mike Nicol en a fait un être ordinaire, faillible qui, au bout du compte, quand il grimpera une dernière fois sur son surf, n'aura pas réussi grand-chose dans ses différentes enquêtes, à part rester en vie.

Ce n'est pas ce qui importe, car le personnage central de Du sang sur l'arc-en-ciel, c'est la violence et la corruption de la société sud-africaine. En mettant en écho tout au long du roman les exploits d'un escadron de la mort de la Special branch au temps de l'apartheid [3] et les actes accomplis aujourd'hui par Jacob Mkezi ou son entourage, Mike Nicol nous signifie que rien n'a vraiment changé. Les méthodes sont les mêmes et elles peuvent facilement se retourner contre ceux qui les emploient dès lors qu'ils deviennent gênants ; il suffit d'une arme et d'un tueur prêt à obéir sans discussion. Cela tombe bien, la police et les services secrets regorgent depuis toujours de tels soldats.

Parfait symbole de l'ambivalence qui a saisi bon nombre d'anciens libérateurs, Jacob Mkezi avait déjà un pied dans chaque camp du temps de l'apartheid. C'est ce qui lui a sans doute permis d'atteindre rapidement le poste de chef de la police et de ne pas trop souffrir de son éviction, après les révélations sur ses accointances avec le crime organisé. Homme d'affaires disposant des meilleurs avocats, de la plus roublarde des spécialistes en communication de crise – qu'il saute au passage –, il a surtout conservé ses entrées un peu partout.

Le flic Mart Velaze est son âme damnée, exécuteur des basses œuvres, nettoyeur des bêtises du fiston, organisateur de tous les trafics tandis que Jacob peut exhiber une façade de respectabilité irréprochable, maintenant que son principal accusateur est mort. Comme dans cet hallucinant concours de Miss Champ de Mines mettant en scènes des beautés estropiées par les charges laissées derrière elle par la guerre civile angolaise.

C'est à partir de ce couple infernal Mkezi et Velaze – et de leurs satellites – que Mike Nicol tire les différents fils narratifs dans lesquels seront pris séparément Fish et Vicky, mais aussi les parents du jeune Fortune, gravement blessé dans un accident, que l'on menace d'abord, cajole ensuite avant d'acheter leur silence. Ou ces gens misérables, le bergie Colins, le dealer Seaven et son copain sans dents Jouma, ce gamin des rues affamé qui s'offre pour un hamburger sur la banquette arrière d'un luxueux Hummer. Et enfin Daro Attilane, l'ami surfer à qui Fish aurait donné le bon Dieu sans confession.

La roue tournera peut-être pour Jacob Mkezi, mais d'autres prendront alors sa place, c'est cela que raconte Du sang sur l'arc-en-ciel. « Quand le plus grand des truands est à la tête du pays... » disait laconiquement Mike Nicol lors d'un récent passage à Paris. Nous sommes décidément très loin de l'angélisme de Deon Meyer.

Chroniqué par Philippe Cottet le 29/03/2015



Notes :

[1] Le titre français Du sang sur l'arc-en-ciel est un peu trop Deon Meyer à mon goût, Mike Nicol ne se faisant aucune illusion sur cette société qui aurait déjà, ou pourrait dans un proche avenir, unir réellement tous les Africains du Sud. Le titre original, Of Cops and Robbers recèle évidemment toute l'ambiguïté de ses personnages, puisque l'on ne sait jamais qui est le gendarme et qui est le voleur.

[2] Les deux premiers tomes de la trilogie Vengeance (La dette et Killer Country) ont été publiés chez Ombres noires.

[3] Tous inspirés de faits réels, comme le rapporte Nicol dans la postface de Du sang sur l'arc-en-ciel.

Illustrations de cette page : Rhinocéros – Bergie

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Things to make and do (Echo - 2000), Do you like my tight sweater? (Warner - 1995) et Statues (Echo - 2002) de Moloko