Les doutes d'Avraham

L
Dror Mishani

Les doutes d'Avraham

Israël (2015) – Seuil (2016)

Titre original : Ha isch she ratza lada'at hakol
Traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz

Vivant depuis peu avec Marianka, l'ex-policière belge d'origine slovaque, Avraham Avraham est confronté à son premier meurtre en tant que responsable des affaires criminelles au commissariat d'Holon.

Les doutes d'Avraham est un nouveau piège tendu au lecteur, autour d'une histoire d'apparence assez banale.

Comme dans ses précédents romans, Dror Mishani conduit deux récits en parallèle. Celui d'un Avraham toujours aussi peu sûr de lui, travaillant désormais sans filet et qui doit autant s'imposer à la tête des affaires criminelles que dans sa vie privée, bousculée par l'arrivée de Marianka. Et celui d'une famille ordinaire, les Bengston, Yaakov (Koby) et Mazal (Maly), parents de deux fillettes, qui va lentement se décomposer sous nos yeux.

L'art du romancier est de nous enfermer dans un réseau de doutes tout en nous montrant des évidences. Les indices s'accumulent dans le quotidien des Bengston pour indiquer que quelque chose s'est passé, peut-être en réaction à un événement antérieur – qui reste allusif durant un tiers du livre –, mais qui n'aurait pas forcément prêté à conséquence sans une origine, plus ancienne encore, quelque part en Australie. La force de l'intrigue se trouve dans les questions que se pose inlassablement Maly Bengston, son impossibilité à admettre immédiatement ces évidences, par amour, par peur, par bêtise, par égoïsme...

Ce mensonge à soi-même est une constante dans l'œuvre de Mishani et il va être la clé du récit des Doutes d'Avraham. Maly note des changements dans son quotidien sinistrement immuable, mais se refuse à en tirer des enseignements ou à s'en alerter. Elle ne le fera que rétrospectivement, ce qui permet au romancier de distiller une tension sur le simple énoncé de ces écarts, qui taraudent pourtant l'épouse et, par contagion, le lecteur. Sauf que nous ne pouvons pas nous empêcher de rechercher des explications – Mishani n'a même pas besoin de fabriquer de fausses pistes, il sait que nous le ferons de nous-mêmes – parce qu'au contraire de Mme Bengston, nous avons connaissance du meurtre et que nous nous trouvons placés dans une urgence – apprendre la vérité – alors que cette dernière effraie la jeune femme et la condamne à sans arrêt inventer des excuses ou détourner les yeux.

La vérité, Avi aimerait bien la découvrir, mais doit faire avec les moyens du bord, composant avec son supérieur – inquiet qu'un policier puisse être mêlé au meurtre – autant qu'avec ses collaborateurs, qui n'acceptent pas tous son autorité. Lui-même semble douter de celle-ci, maintenant qu'il n'a plus de béquille morale et hiérarchique sur laquelle s'appuyer. Égal à lui-même cependant, il poursuit une idée, celle dont personne ne veut, et qui se révélera être l'unique chemin vers l'assassin. Quand tout deviendra évident, pour Avi comme pour Maly Bengston, les deux récits pourront se rejoindre, dans un tournant dramatique assez imprévisible, même si tous les indices distillés au long du roman pouvaient aussi y mener. L'infaillibilité policière n'existe pas chez Dror Mishani.

J'ai lu d'une traite Les doutes d'Avraham, d'autant plus diabolique que son mécanisme est simple et apparent, son histoire ordinaire et le doute ultime d'Avraham obsédant puisque forcément partagé par le lecteur. Un excellent roman de rentrée (en librairie le 3 octobre).

Chroniqué par Philippe Cottet le 20/09/2016



Illustrations : Jeune fille déguisée pour Pourim.