Les assassins de la 5eB

L
Minato Kanae

Les assassins de la 5eB

Japon (2008) – Seuil (2015)

Titre original : 告白(Kokuhaku)
Traduction du japonais de Patrick Honorré

Une femme seule, dont l'enfant a été retrouvée morte dans la piscine du collège où elle enseigne, informe de sa démission la classe de 5e dont elle était professeure principale. Cachés derrière ces visages d'adolescents ordinaires se trouvent deux jeunes meurtriers, dont elle a décidé de se venger.

Il serait fort dommage que Les assassins de la 5eB ne trouve pas son public, dans la cohue accompagnant habituellement la sortie des grosses machines éditoriales de l'été.

Intelligente, labyrinthique et retorse histoire de vengeance, le roman de Minato Kanae a contre lui d'être très japonais. Cruel, offrant en arrière-plan une critique vive et amère de certains aspects de la vie nipponne, Les assassins de la 5eB adopte une construction à la Rashômon [1], la même histoire – ou certains de ses éléments – se voyant répétée, seule changeant la perception qu'en a le protagoniste. Ceci est assez éloigné des habitudes d'un lectorat gavé de linéarités amerlocaines ou d'ouvrages s'en inspirant, alors que le procédé permet d'éclairer dynamiquement la personnalité de chaque acteur du drame et, surtout, les raisons de ses agissements meurtriers ou complices.

Lors de son discours de démission – qui est aussi l'occasion d'une remise en cause, tant des principes éducatifs que de la conception de la normalité dans l'Archipel [2] –, Moriguchi Yukô révèle donc à ses élèves que la mort de sa petite Manami n'est pas un accident comme l'a conclu la police, mais bien un meurtre prémédité par deux élèves, présents dans la salle de classe. Sans les nommer, elle en fait une description si exacte qu'aucun doute n'est permis sur leur identité. Dans cette société si normée, cette stigmatisation à venir est le premier étage de cette vengeance en marche. Le second, plus définitif, mais aussi reculé dans le temps, est l'annonce de la contamination des coupables par le virus du sida, dont était porteur le père de l'enfant.

Pouvant paraître artificielle, cette confession/mise en cause n'est pas seulement riche du poison qu'elle vient d'instiller dans l'esprit de ces collégiens et le corps de deux d'entre eux. Minato Kanae pose dès le départ la question de la violence de certains jeunes Japonais. De quoi cette facilité à tuer, et sans remords, est-elle la faillite ? Du système éducatif ? Des parents ? De dispositions pénales qui ne reconnaissent qu'une vague responsabilité aux mineurs meurtriers ? Du goût effréné de médias omniprésents et racoleurs pour ce genre d'affaires ?

Les assassins de la 5eB ne désigne a priori aucun responsable, mais Minato Kanae construit son roman en mettant en scène plusieurs approches de l'enseignement et, surtout, en envisageant des situations familiales très différentes pour les deux criminels, dans lesquelles nous sommes appelés à fouiller.

La seconde partie, Martyre, sert de transition durant laquelle Mizuki, la déléguée de classe, fait le point sur les effets dévastateurs des révélations de la démissionnaire. L'un des élèves, Shimomura Naoki, se terre chez lui tandis que l'autre, Watanabe Shûya, subit stoïquement les vexations puis la violence moutonnière de ses condisciples. Le nouveau et débutant professeur principal, sûr de lui et de ses pratiques, est incapable d'appréhender correctement et sereinement la situation.

Les deux parties suivantes, L'amour infini d'une mère et La recherche de la Voie, vont s'intéresser à la famille Shimomura, ou du moins ce qu'il en reste : une mère et un fils unis dans une solitude mortifère. Bourrée de préjugés, cette femme qui représente la tradition n'a fait qu'appliquer dans sa cellule familiale ce qui avait réussi chez ses parents : tout pour le garçon – son frère a fait une grande carrière à l'international et possède une famille unie et heureuse – et, pour elle (et ensuite ses filles), de quoi devenir une gentille épouse et maîtresse d'un intérieur que son mari a soin, depuis longtemps, d'éviter.

Naoki devait donc être le chef d'œuvre, l'accomplissement ultime de cette vie dédiée aux autres, validant en retour sa propre existence. Minato Kanae dit des choses passionnantes et justes autour du déni qui habite Mme Shimomura, ce souci de ne pas perdre la face qui se désagrège à mesure qu'elle avance dans sa confession et qui semble finalement plus important que l'affection étouffante qu'elle porte à son enfant.

La parole hallucinée de Naoki qui vient ensuite montre les ravages de cet amour et de ces attentes disproportionnées auxquels il n'a pu répondre, la faible estime de soi et l'isolement social qu'ils ont entraînés, l'envie nourrie de colère, de violence, envers ceux qui semblaient posséder ce qui lui manquait. Ce garçon qui s'enfonce dans une certaine forme de folie dit avec beaucoup de clairvoyance cette dépendance aux autres, à leur regard, à leur estime, qui l'ont précipité dans les traces de Watanabe et de son projet criminel.

Le croyant, la cinquième partie des Assassins de la 5eB, est le long monologue du second meurtrier. Élève brillant, sûr de lui, arrogant, dominateur, il fut abandonné par la seule personne qui comptait. Cette mère (moderne ?) qui déversait sur lui sa haine du monde, alternant coups et caresses, insultes et excuses, a repris sa liberté alors qu'il avait neuf ans. Elle est devenue un rêve, une déesse inaccessible, son unique médiateur vers le réel. Comme Shimomura Naoki, qu'il méprise et utilise, Watanabe Shûya ne peut exister sans le regard de cette autre, mais toute sa personnalité a été pervertie par la nécessité de dissimuler cette vérité première, l'estime très complaisante qu'il a pour lui-même, sa lâcheté essentielle [3].

Le projet de la romancière est circulaire et la dernière partie – La Prédicatrice – consacre le retour de Moriguchi Yukô et de sa vengeance. L'ancienne professeure n'a jamais été très loin des événements racontés tout au long des Assassins de la 5eB et la façon dont elle obtient justice est l'un des nombreux retournements qui font, avec cette intense réflexion sur la culpabilité et la violence, la force et l'intérêt de cet excellent récit (en libraire le 7 mai 2015).

Chroniqué par Philippe Cottet le 08/05/2015



Notes :

[1] D'après le Rashômon de Kurozawa Akira, l'un des plus beaux films du monde, qui adaptait deux nouvelles d'Akutagawa Ryûnosuke. C'est le second de ces récits, Dans le fourré, qui est construit sur la relation divergente d'un même événement par ceux y ayant, de près ou de loin, participé, révélant du même coup au lecteur leur véritable nature.

Le titre japonais du roman, Kokuhaku (告白), qui signifie confessions est beaucoup plus parlant et correspond mieux à cette ronde. À noter que la première partie, la confession du professeure Moriguchi, avait été lauréate du principal concours de nouvelles criminelles du pays en 2007.

[2] Le père de l'enfant est séropositif et n'a donc pas accepté d'épouser Yukô pour ne pas condamner aux yeux du monde sa future progéniture. Du coup c'est Yukô qui a porté le fardeau d'être une fille-mère. La troisième partie qui donne la parole à Mme Shimomura montre ce que la société nippone pense de ces mères sans maris...

[3] Elle rejoint là, en partie, les observation de Murakami Ryû dans Chansons populaires de l'ère Showa et la lecture plus métaphysique qu'il en a fait dans Miso Soup. Kirino Natsuo a également abordé ces questions de violences juvéniles, d'abord dans l'extraordinaire Monstrueux où le jeu de l'envie et la quête de l'identité sont parfaitement décryptés. Également dans Le vrai monde, où elle explore la fascination de la jeunesse japonaise pour la mort.

Illustrations de cette page : Lapin en peluche – Collégien japonais

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : J'ai pris volontairement beaucoup de temps pour écrire, profitant ainsi d'une nouvelle installation audio me permettant d'apprécier enfin (et encore plus) quelques perles de ma discothèque en 24 bits 88, 96 ou 192 Khz.

Pet Sounds des Beach Boys (1966) – In The Land Of Grey And Pink de Caravan (1972) – The Times They Are A-Changin' de Bob Dylan (1964) – Camembert électrique de Gong (1971) – The dark side of the moon de Pink Floyd (1973) – Songs from the big chair de Tears for Fears (1985) – Messa da Requiem de Giuseppe Verdi (Carlo Maria Giulini, 1964) –