Un fond de vérité

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Zygmunt Miloszewski

Un fond de vérité

Pologne (2011) – Mirobole (2015)

Titre original : Ziarno prawdy
Traduction de Kamil Barbarski

À Sandomierz, lieu du dernier pogrom d'après-guerre, on retrouve le corps d'une femme, bonne catholique aimée de tous, aux abords de l'ancienne synagogue. Le peu d'indices semble indiquer que la mort a été donnée conformément à la shehita, le rituel juif de l'égorgement. De quoi faire remonter les délires antisémites, dans un coin de Pologne connu pour ces légendes ancestrales de Juifs tueurs d'enfants.

Merci à Sébastien Wespiser, grand passeur de livres devant l'Éternel, pour avoir fait le lien entre Mirobole et Le Vent sombre.

Malgré ses presque cinq cents pages et ses nombreux patronymes aussi difficilement mémorisables (pour un débutant) que ceux de Corée ou du Japon, j'ai lu Un fond de vérité d'une seule traite.

Autour du procureur Teodore Szacki, personnage extrêmement fouillé, complexe et pas forcément très sympathique, Zygmunt Miloszewski a écrit un suspense des plus habiles, s'appuyant avec beaucoup d'intelligence sur cette âme polonaise pas toujours reluisante, sa bigoterie catholique imprégnée de superstition et les liens séculaires qu'elle entretenait avec la communauté juive, qui n'est désormais plus présente que dans le regret ou le fantasme.

Teodore Szacki, brillant procureur à Varsovie, a choisi une sorte d'exil dans la petite ville ancienne médiévale et baroque de Sandomierz, miraculeusement épargnée par les Allemands lors de la Seconde Guerre mondiale, mais qui avait vu passer depuis le XIIe siècle un sacré paquet d'envahisseurs moins scrupuleux, comme les Tatars ou les Suédois. La Pologne a souvent été plaine ouverte à toute sorte d'invasions, dépeçages, rattachement à tel ou tel autre, et cette histoire rappelée tout au long d'Un fond de vérité joue évidemment un rôle dans les événements.

Croyant trouver dans cette atmosphère muséale le bonheur auquel il n'a plus droit dans la capitale (il vient de divorcer, il doit se faire oublier professionnellement), Teodore s'y emmerde surtout jour et nuit. À son célibat forcé qu'il comble par une activité sexuelle débridée et sans intérêt, il doit ajouter une médiocrité provinciale qui se traduit, au niveau du tribunal, par des affaires peu nombreuses et sans éclat. Or, l'homme est cultivé, ambitieux et excessif et Zygmunt Miloszewski le saisit parfaitement dans cette condescendance dont il fait preuve à l'égard de ces provinciaux comme dans son machisme ordinaire avec ses conquêtes.

Le meurtre d'Ela Budnik est bien sûr l'occasion de sortir de cette torpeur dépressive en retrouvant son âme de chasseur, mais sur un territoire inconnu et particulièrement piégeux. Amie proche de la victime (n'était-elle pas aimée de tous ?) Barbara Sobieraj, l'autre procureure, a été écartée. Elle promet cependant d'aider Teodore à se repérer dans le maquis des sentiments et des inimitiés de la cité, ce dont il tend à se ficher comme de sa première confession. Reste pour l'assister le septuagénaire et peu engageant Leon Wilczur, étonnant haut gradé de la police dans cette ville minuscule (il est commissaire) avec qui le courant ne passe pas du tout.

Le meurtre, ou plutôt la mise en scène du corps supplicié d'Ela font légitimement craindre à Teodore un regain d'antisémitisme, porté par des médias qu'Un fond de vérité fustigera à plusieurs reprises pour leur voyeurisme crasse. Sans compter cette bande de jeunes nationalistes, racistes et excités, dont l'homme d'affaires Jurek Szyller représente une façade polie et cultivée, mais susceptible de se lézarder assez vite pour peu qu'on la conteste. Car le terreau est plutôt fertile à Sandomierz, où une légende juste assoupie de Juifs kidnappant puis torturant des enfants chrétiens (pour en extraire le sang qui servira à la confection de pain azyme) a justifié tous les pogroms à travers les âges [1]. Teodore va évidemment tout faire pour contenir ce débordement, jusqu'à finir par en être totalement obsédé.

La grande réussite de Miloszewski, en plus de cette description très fine de la réalité polonaise, est en fait d'avoir opposé tout au long de son roman l'intelligence de son procureur et son instinct, mais aussi sa vanité de citadin de la capitale avec le bon sens d'un homme de province, dont l'un lui donnera la solution de l'énigme dans les premiers instants. Plus Teodore fait appel à sa raison, plus il néglige les rudiments de son métier, les meurtres successifs finissant par lui apparaître comme pouvant être effectivement l'œuvre d'un Juif fou, alors même qu'il porte en lui la certitude qu'il s'agit d'une machination.

Toute cette lutte intérieure est admirablement écrite et elle est évidemment métaphorique de la Pologne et de ses régulières crises d'hystérie antisémite. Un fond de vérité est aussi riche des transformations qui affectent peu à peu le personnage, lui faisant perdre de sa superbe et, conséquemment, de sa rigidité. Comme si Sandomierz avait besoin de mater cet individu arrogant avant de s'abandonner à lui. C'est en redevenant un simple humain avec ses failles, ses incertitudes enfin acceptées que Teodore Szacki pourra prendre un nouveau départ.

Roman initiatique et politique qui place en son sein le sens de l'histoire, celui du bien et du mal et l'hypothèse d'une vengeance jamais assouvie qui passerait comme une dette permanente de générations en générations, Un fond de vérité est un grand livre criminel, ambitieux, traitant du poids de la méchanceté et de la bêtise humaine, et dont je vous recommande impérativement la lecture (en librairie le 6 janvier 2015).

Chroniqué par Philippe Cottet le 15/11/2014



Notes :

[1] Le tableau de la cathédrale basilique dont il est question dans Un fond de vérité existe vraiment. On peut en trouver une reproduction sur la page de la wikipédia consacrée aux accusations de meurtres rituels. On lira avec attention et effroi l'intégralité de cette page.

Le pogrom d'après-guerre évoqué dans le livre est celui de Kielce en 1946, où 42 personnes furent assassinées par la foule, sous le regard bienveillant ou la participation active de la police et des soldats. L'événement précipita la fuite des Juifs de Pologne rescapés de la Shoah, convaincus qu'ils ne pourraient plus jamais être en sécurité dans le pays.

Illustrations de cette page : La porte d'Opatów (seul vestige de l'ancienne forteresse de Casimir, XIVe) – Les souterrains de Sandomierz

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Banana Balls de Tiger & Woods (2013) – The Willisau Concert de Cecil Taylor (Intakt rec., 2002)