13 heures

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Deon Meyer

13 heures

Afrique du Sud (2008) – Seuil (2010)


Au petit matin, dans les rues du Cap, une jeune touriste américaine court pour échapper aux hommes qui viennent d'égorger sa compagne de voyage. Au petit matin, dans une maison du Cap, une alcoolique se réveille auprès du cadavre de son mari.

« Quelle est ma place dans cette nouvelle Afrique du Sud ? » semble être la question lancinante que se posent — en arrière-plan de 13 heures —, la plupart de ses protagonistes.

Chez l'inspecteur Benny Griessel, la problématique est double puisqu'il se demande également quelle est sa place dans sa propre existence. Afrikaner alcoolique mis à l'épreuve par sa femme (qui lui a donné six mois de solitude pour faire le point et cesser de boire), il se voit marginalisé dans son travail d'enquêteur, obligé de se contenter de superviser des flics noirs désormais sur le devant de la scène.

13 heures ville du capPar l'intermédiaire de ce dispositif de supervision, Deon Meyer nous permet de suivre les deux affaires, dont l'une est un suspense d'autant plus efficace qu'elle est une course contre la montre pour sauver cette jeune Américaine d'une menace réelle, violente et incompréhensible. Mais il nous introduit surtout auprès de personnages très différents les uns des autres — par leurs origines, leurs comportements, leurs aspirations — qui sont à l'image de ce pays complexe qui tente de se construire un avenir commun.

Confronté, dans le meurtre du producteur de disques, au renouveau défensif de la culture afrikaner et au racisme — réel ou supposé — des anciennes classes dominantes, le métis Fransman Dekker va pouvoir faire exploser toute sa frustration. Trop noir du temps de l'apartheid et désormais trop blanc pour bénéficier d'une discrimination positive, il n'aura jamais la couleur de la réussite, autre que sexuelle. Combattante hargneuse, intelligente, volontaire, polyglotte, Mbali Kaleni doit faire oublier à la fois qu'elle est Zouloue mais surtout femme, et une femme laide, dans un univers policier masculin et sexiste. Aussi choisit-elle de foncer, sûre d'elle et de son droit, à en négliger également toute prudence. Quant à Vusi, Noir de l'intérieur mal à l'aise dans ce milieu urbain qui lui est étranger et face à des gens aux comportements violents et égoïstes, il est parfois coincé par un excès inverse de timidité. Ajoutons à ceux-ci un Mat Joubert sur le départ d'une police qui ne veut plus de blancs à des places stratégiques, des bruits très persistants de corruption — grande et petite — et vous aurez le portrait subtil de son pays tracé par Meyer.

Sur ce solide et ambitieux squelette, la chair du suspense et de l'enquête peut se poser, par instants gonflée par les préjugés des uns et des autres, des uns sur les autres. Malgré les approximations, les réticences et un rythme effréné, tous réussiront à travailler ensemble. Par la force des choses, Benny Griessel devra reprendre en mains les opérations, chaque cas le mettant aussi face à lui-même : l'alcoolisme d'Alexandra Barnard le renvoie à ses propres démons, l'absence de la jeune Américaine à celle de sa fille qui a fui en Angleterre. Tout ceci, sans parler du surpenant lien final entre les deux affaires, fait de 13 heures un roman dense et rondement mené.

Chroniqué par Philippe Cottet le 06/02/2010



Illustration de cette page : La ville du Cap et le téléphérique de Table Mountain

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : La Tournée des Grands Espaces d'Alain Bashung (2004)