Le Blues de La Harpie

L
Joe Meno

Le Blues de La Harpie

États-Unis (2001) – Agullo (2016)

Titre original : How the Hula Girl Sings
Traduction de Morgane Saysana

S'enfuyant après avoir dévalisé son patron, un jeune gars du Middle West heurte un landau, tuant l'enfant qui s'y trouvait. Reconnu coupable d'homicide involontaire, il est condamné à trois ans de prison.

Le Blues de La Harpie commence là où s'arrêtent la plupart des romans que nous avons l'habitude de lire. Il tente, à sa façon, de répondre à une question importante et banale : quand un délinquant, un criminel, a-t-il définitivement payé sa dette à la société ?

En taule, Luce Lemay s'est fait un ami, Junior Breen, un géant placide pourtant convaincu de meurtre et qui vient de tirer vingt-cinq ans. Junior est un nouveau Lenny Small [1], un mélange de cruauté enfantine et de tendresse morbide, pas très intelligent et bourrelé de remords. Tous les deux font le projet de s'installer, une fois libres, à La Harpie, le bled natal de Lemay. Junior, car il a trop honte de ses actes pour retourner chez lui, même après tout ce temps. Luce, parce qu'il reste convaincu que le décès de l'enfant n'était qu'un accident et que sa place continue d'être au sein de sa communauté.

Ils élisent domicile chez Lady Saint-François, une vieille femme à moitié-folle qui a perdu simultanément son amant et son mari et qui, depuis, habille des oiseaux morts qu'elle cloue ensuite sur les murs de sa demeure. Clutch, un ancien taulard propriétaire d'une station-service leur en confie la gestion quotidienne. Même si leur univers est étréci à ces deux endroits et aux gens qui les peuplent, tout semble rouler pour eux. Junior engage un échange poétique et à distance avec une inconnue. Luce tombe amoureux et tente de garder dans le droit chemin des gamins un peu trop turbulents et des pères à la gifle trop facile, en bon citoyen qu'il pense n'avoir jamais cessé d'être.

Le Blues de La Harpie montre parfaitement les différents cercles d'enfermement dans lesquels se trouvent pourtant les deux personnages principaux et qui rendent illusoire leur liberté.

Le premier et le plus prégnant est le sentiment de culpabilité qui les ronge. À ce titre, Junior est bien plus atteint que Luce qui, avec la pseudo-normalité retrouvée de sa vie, refoule tant qu'il le peut son cauchemar. Le second est relationnel. L'un et l'autre restent des ex-cons aux yeux des habitants de La Harpie, ce qui limite naturellement leurs interactions sociales et ce qu'ils pensent eux-mêmes être en droit d'accomplir. À n'importe quel moment, n'importe qui peut leur envoyer leur passé à la face. À n'importe quel moment, ils peuvent être tabassés sans que cela étonne ou scandalise, à l'exception des rares individus qui les considèrent encore comme des êtres humains.

Meno décrit parfaitement cette fatalité, ce recroquevillement sur soi affectant les deux amis et le piège qu'est, au bout du compte, ce désir de redevenir normal. Il montre aussi l'humanité de ces anciens détenus, capables de compassion, de dévouement, de la plus grande violence comme du plus grand désintéressement. Et d'une amitié que peu de gens ordinaires connaitront jamais dans leur vie.

Second roman de l'auteur, Le Blues de La Harpie n'est pas exempt de défauts, mais le titre français rend parfaitement compte de ce qu'il cherche à être : un chant lent, monocorde, obstiné et dramatique vers une fin inéluctable plutôt qu'une aventure flamboyante et invraisemblable. Nous avons aussi besoin de ce type de romans (en librairie le 26 janvier 2017).

Chroniqué par Philippe Cottet le 20/12/2016



Notes :

[1] L'un des deux héros de Des souris et des hommes de Steinbeck.

Illustration : Une vahiné tatouée