Le justicier d'Athènes

L
Petros Markaris

Le justicier d'Athènes

Grèce (2011) – Seuil (2013)

Titre original : Περαίωση
Traduction de Michel Volkovitch

Alors qu'à Athènes, toutes les forces de police sont mobilisées pour contenir les mouvements de protestation, on découvre, sur un site archéologique célèbre, le corps d'un homme. Empoisonné par de la ciguë, il avait été menacé quelques jours plus tôt par un maître-chanteur qui lui demandait de régler au Trésor public grec les sommes qu'il avait détournées grâce à la fraude fiscale.

Le justicier d'Athènes est le second volet de la trilogie que Petros Markaris consacre à la crise qui frappe son pays.

Le justicier d'AthènesDu point de vue littéraire, cette tentative est vraiment intéressante. Tout en étant le plus didactique possible, Markaris entend ne pas abandonner le format du procedural ni son héros, le commissaire Kostas Charitos. Celui-ci est cependant un flic des beaux jours, de l'abondance, d'une certaine insouciance aussi, une sorte de nounours bienveillant totalement dominé dans la sphère domestique par une épouse conservatrice et une fille qui n'en fait qu'à sa tête.

Cet aspect familial, querelleur et méditerranéen, prenait beaucoup de place dans les romans précédents, leur conférant un côté divertissant assez marqué qui aurait pu parfaitement nuire au projet de Markaris de parler très sérieusement de la crise grecque. Or, le biotope petit-bourgeois que représentent les Charitos se révèle finalement idéal pour nous donner à voir les secousses qui bouleversent la société grecque et sa paupérisation en cours ou à venir. Les Charitos ne sont pas les plus malheureux bien évidemment. Ils mangent encore à leur faim et ils peuvent aider fille et gendre – lui médecin et elle avocate débutants – directement affectés par l'effondrement du pays et pour qui la question du “ pouvoir vivre en Grèce ” se pose déjà.

Le premier arc narratif du Justicier d'Athènes, celui correspondant à l'enquête de police, revient donc sur la question fiscale, montrée du doigt par tous les partenaires européens de la Grèce. On connait la doxa libérale à ce sujet : la fraude serait une triste et endémique habitude de tout un peuple, du même coup incapable d'assurer son train de vie, notamment l'entretien d'un secteur public pléthorique (et évidemment paresseux).

Le justicier d'AthènesLe maître-chanteur assassin mis en scène dans Le justicier d'Athènes s'attaque pourtant à une frange particulière de la population grecque, celle dont les escroqueries fiscales s'élèvent à des centaines de milliers d'euros. On y trouve des professions libérales ou des entrepreneurs, pouvant seuls disposer d'excédents financiers – donc susceptibles de chercher à les dissimuler –, capables de s'offrir les meilleurs fiscalistes, ayant les appuis politiques nécessaires ou, à défaut, les moyens de graisser les pattes.

Les portraits de ces victimes du Justicier, réelles ou potentielles, insistent tous sur leur côté accapareur et fondamentalement égoïste. Le premier mort est un médecin qui vivait dans un luxe immobilier appartenant à ses filles mineures non imposables via des sociétés off-shore et qui possédait des œuvres d'art définitivement soustraites à la vue du grand public dans une pièce forte de sa villa. Moins manichéen, celui de l'entrepreneur-promoteur dont le Percepteur national dénonce l'illégalité de la plupart des constructions. Lui décrit de façon décomplexée les rouages de la fraude, tant le personnel politique grec avait intérêt à fermer les yeux sur ces violations de la loi dès lors qu'elles contribuaient à une “ croissance ” au titre de quoi ils passaient pour de bons élèves de l'Europe. La corruption du système est encore plus visible dans le cas de l'ancien syndicaliste devenu député puis homme d'affaires.

Petros Markaris insiste bien sur le fait que la démocratie grecque (mais nous savons qu'il en de même dans toute l'Europe, notamment chez nous) a volontairement créé les conditions de ce pillage, qu'elle s'en est nourri, mais qu'elle ne fait pas payer ses erreurs de la même façon à tous ses enfants. Le Justicier d'Athènes agit à la fois comme un révélateur (en quelques jours, il identifie avec précision qui doit et combien, là ou cinq réformes fiscales en dix ans n'ont rien donné quant à la lutte contre la fraude) et un régulateur, puisqu'il fait payer des gens qui, de par leur position, ne sont pas touchés par les mesures ordonnées par la Troïka.

Le justicier d'AthènesCe petit peuple dans la tourmente constitue l'autre arc narratif du roman. La vie grecque est proprement asphyxiée par l'austérité, les suicides toujours plus nombreux, quel que soit l'âge des citoyens [1]. Les routes de l'exil sont de nouveau ouvertes (on l'a vu également en Irlande et au Portugal), comme si l'histoire récente du pays était effacée d'un trait de plume comptable. Les atermoiements de Katérina, qui ne voit de survie que dans l'exode, finissent par poser la question du combat politique et du patriotisme.

Les nantis visés par le justicier d'Athènes ont la plupart déjà fait leur choix contre le peuple grec ; leur argent comme leurs enfants sont placés à l'étranger, loin de la misère à venir. Pour ceux qui se sentent piégés dans le pays, alors que le lien social a littéralement explosé, la mort – comme pour le couple de l'Acropole ou le commerçant criblé de dettes – est la seule option. Pour ceux qui bénéficient encore d'une solidarité familiale ou qui estiment que ce pays mérite mieux que son dépeçage actuel, il reste le combat. Dans la rue pour les uns, au service de tous pour les autres, afin que vive la Grèce.

C'est le sens de la décision de Katérina, parfaitement résumé dans la dernière phrase du Justicier d'Athènes : «Ma fille et son amie ne connaîtront sûrement pas le meilleur. Elles pourront du moins se battre pour éviter le pire.»

Un roman qui témoigne avec intelligence du combat d'un peuple qui refuse d'être soumis.

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/10/2013



Notes :

[1] Si vous suivez l'actualité du combat grec sur Greek crisis (en français), vous savez que les suicides sont quotidiens.

Illustrations de cette page : Durant les manifestations de 2011.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Concerto pour la main gauche de Maurice Ravel.