Retour à la nuit

R
Éric Maneval

Retour à la nuit

France (2009) – Éditions Écorce (2009)


Antoine, un enfant de huit ans, échappe à la mort grâce à un inconnu qui le secourt, le recoud tant bien que mal, et le laisse à l'hôpital avant de disparaître. Devenu adulte, il a gardé gravé dans sa chair le souvenir frankensteinien de l'accident alors que, vingt ans plus tard, il travaille comme veilleur de nuit dans une institution pour adolescents en difficulté.

Avertissement : Retour à la nuit est un très court roman déjà remarqué par des nominations ou des prix dans des festivals et abondamment commenté sur les blogs et fora. J'ai croisé son auteur sur les fuseaux du forum Noir Bazar, appréciant sa profonde et passionnante connaissance de la littérature noire (dont il est un infatigable passeur), bataillant avec ou contre lui sur des sujets pas toujours liés au polar. Bref, je connais et estime l'homme, ce qu'il vous fallait savoir avant d'aborder cette lecture tardive de son livre.

Comment et à quel prix devenons-nous adultes ? me semble la question essentielle posée par Retour à la nuit. Antoine et les trois enfants qu'il côtoie principalement dans la nuit de l'institution sont cabossés, déglingués, autant physiquement que psychiquement, pour des raisons assez voisines. Éric Maneval n'a pas besoin de trop préciser la violence antérieure du monde adulte à leur égard parce qu'on la ressent elliptiquement dans la méfiance qu'ils entretiennent, désormais, avec ses représentants. Aymeric, Ouria, Gaétan et Antoine peuvent parfaitement être perçus comme autant d'étapes, et dans cet ordre, sur la voie de cette construction : l'enfant aux terreurs nocturnes serait l'instant initial, le veilleur de nuit un exemple achevé.

Si l'histoire d'Antoine semble, au départ, assez éloignée de celle des gamins sur lesquels il veille, la brutalité de l'accident et les traces qu'il a laissées l'ont conduit à une construction en réclusion assez voisine de celle, forcée, des enfants. Isolement à l'école, puis dans son travail comme forestier et maintenant dans son poste et sa vie, sa monstruosité supposée a été prétexte à une mise à l'écart du monde normal, symétrique à celle des pensionnaires du foyer. Seul et malgré tout, Antoine a atteint un équilibre qui lui permet de participer aux deux mondes : il interagit a minima avec certains éducateurs et le directeur de l'institution [1], et de façon plus pertinente avec les gamins, ne serait-ce que parce qu'il partage avec eux une méfiance instinctive pour le constitué, l'autorité du Savoir qui interprète, l'acquis et qu'il leur préfère le spontané, le dit sans entraves, l'inné [2].

Cette stabilité, qui repose sur la routine quelque peu abrutissante du travail quotidien, éclate lorsqu'Antoine reconnait, à la télévision, l'homme qui l'a sauvé, apprenant qu'il est peut-être, sans doute, un redoutable tueur de masse. L'angoisse que va distiller désormais Maneval provient d'abord de l'implosion de cet équilibre au contact de cette vérité cachée.

Construit sur un évitement, un effacement, la vie d'adulte d'Antoine [3] se voit brutalement comblée (comme une crue) par l'horreur de cette révélation qui l'oblige à revenir à l'instant initial, celui de la plus grande violence. En quoi l'inconnu fut-il fondateur, et de quoi ? Voilà l'étrange dette que doit désormais payer Antoine, avec les intérêts de vingt années de mensonge à soi et sur soi.

Ce que met également parfaitement à nu cette ouverture du personnage à la complexité du monde – et c'est sans doute là la partie la plus intéressante de Retour à la nuit –, c'est l'extrême versatilité de la vérité, les fluctuations incessantes des notions de bien ou de mal, qui semblent ne pouvoir être des “ certitudes ” qu'à condition de se tenir toujours immobile dans l'existence. Dès que le point de vue change, sitôt que nous nous ouvrons à différents possibles, tout devient autre, mais tout devient surtout terriblement incertain. Le monde semble ainsi se déliter autour d'Antoine et du plus grand bien peut procéder le plus grand mal (ce qu'illustreront les motivations du Découpeur) comme l'inverse (la relation qu'il entretient avec Ouria part en vrille vers le pire).

Je me demande si, plutôt que récit d'angoisse à suspense, Retour à la nuit n'est pas d'abord un roman naturaliste (en le lisant, j'ai curieusement pensé à Hugo et son Homme qui rit) par lequel, avec une sobriété d'écriture bienvenue mais une concision narrative parfois frustrante, Éric Maneval réussit à partager l'expérience avec ces adolescents qui est la sienne, tout en rappelant à ses lecteurs – vieux classique –, que les monstres ne sont pas toujours ceux que l'on croit (le livre peut se commander chez Écorces éditions et auprès des libraires).

Chroniqué par Philippe Cottet le 03/07/2011



Notes :

[1] C'est sans doute plus complexe et difficile avec l'avocat et le journaliste, qui sont réellement un monde extérieur.

[2] Antoine s'oppose pratiquement à toutes les décisions des éducateurs (qui apprécient et interprètent les données personnelles des enfants dans/depuis un référentiel extérieur). Il s'abandonne par contre sans discuter aux mains de la médium (sans doute parce qu'elle n'est qu'une passeuse vers une parole spontanée attendant d'être délivrée).

[3] Mais ce pourrait être aussi celle d'Ouria ou d'Aymeric. Une fois marqué par la violence des adultes, de quelle chance dispose l'enfant ?

Illustrations de cette page : Le barrage de Treignac sur la Vézère • Torrent

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Charles Mingus, Oh Yeah (1962, Rhino), Three or four shades of Blues (Atlantic, 1977)