Rennes-le-Château Tome Sang

R
Éric Maneval

Rennes-le-Château Tome Sang

France (2012) – Polars & Grimoires (2012)


Jipé, libraire à Quillan dans l'Aude, se retrouve au centre d'une affaire mettant aux prises un faux noble versé dans l'occultisme, un ancien freak repenti devenu sculpteur, et un gentil couple, happé par l'atmosphère étrange que fait peser sur la vallée le fabuleux secret de l'abbé Saunière et qui attire là, année après année et du monde entier, chercheurs de trésors, curieux ou illuminés.

Bouquiniste durant une quinzaine d'années dans la Haute vallée de l'Aude, Éric Maneval a pu accumuler un important matériel sur la folie des hommes qui les fait arpenter – en plein cagnard – le désertique plateau du Razès voisin à la recherche d'un extraordinaire trésor, ou les pousse à s'entasser sur une montagne proche pour survivre à une apocalypse annoncée. Il en a nourri la trame de Rennes-le-Château Tome Sang, un roman d'aventures agréable et malicieux où tous les personnages, même les plus délirants, surtout les plus délirants sont susceptibles d'avoir croisé son chemin à Couiza, Esperaza ou Saint Ferreol. Je le sais, j'en étais...

Qu'un canular, reconnu comme tel par ses instigateurs, suscite toujours autant de passions fascine Éric Maneval. Dès la sortie du Trésor maudit de Rennes-le-Château, le livre de Gérard de Sède qui lança l'affaire, des milliers d'enthousiastes prirent possession des lieux par lesquels était passé l'abbé Saunière, qu'on disait devenu mystérieusement riche au siècle précédent.

L'engouement pour Saint-Sulpice ou pour le tombeau d'Arques (représenté par Nicolas Poussin alors que la sépulture n'existait pas de son temps et que le peintre ne mit jamais les pieds dans l'Aude [1]), pour la présence templière au Bézu ou le symbolisme – souvent tiré par les cheveux – de la décoration intérieure de l'église de Rennes, ne s'est jamais démenti.

Si les dizaines de milliers de chercheurs qui se sont succédé depuis, formulant des hypothèses toujours plus folles, n'ont pas fait la fortune du minuscule village, ils ont permis d'alimenter un lucratif marché livresque où théories, pistes, révélations sont venues nourrir le mythe, rendant au moins un auteur multimillionnaire [2]. On trouve ces profiteurs dans le roman. Jipé, à sa façon artisanale, en est un tandis que le Nouvel-Athanor travaille presque à l'échelle industrielle, pour fourguer toujours plus d'études, analyses, réfutations, cartes et bimbeloteries ésotériques à un public avide. La plupart se décourageront vite au contact de l'aridité des lieux, peuplés de traitres genévriers, de chênes verts rachitiques et d'insectes agressifs. Ceux qui restent, blasés, pas forcément sans espérances, s'agitent aussi dans Rennes-le-Château Tome Sang : faux noble et vrais gendarmes, exorciste illuminé ou apprenti sataniste...

Avec le couple Luc et Aurore, l'auteur entre dans le vif du sujet : la fascination quasi morbide qui s'empare du chercheur mobilise ses énergies, son intelligence, ses dispositions rationnelles. Il y a du sectaire et du junkie chez ces gens-là, avides de l'indice inédit, prompts à évoquer le complot, soupçonneux de la Terre entière. Alors que l'ancien pompier a sans doute le plus beau des trésors à ses côtés, le voilà qui part chevaucher ses chimères sur le plateau et dans les livres. Très intelligemment, Maneval accompagne cette progressive plongée dans les ténèbres par la révélation de l'illusion qu'est cette affaire, intercalant entre chaque chapitre de sa fiction un point de vue rapide et raisonnable. Épousant la chronologie de l'histoire, depuis la nomination de l'abbé Saunière dans ce bout de désert audois jusqu'à la présence extraterrestre à Bugarach, ce contrepoint – qui montre comment le mythe se construisit sur une succession d'escamotages – complète avec humour la position goguenarde et sceptique de Jipé tout en permettant aux lecteurs non familiarisés avec la légende de Rennes-le-Château d'en suivre les enjeux et méandres.

Rennes-le-Château Tome Sang est une joyeuse démystification de cette affaire, une mise en garde aussi, même si sa fin surprenante et ambiguë autorise à le voir comme une nouvelle pierre à la légende «... sur le pech... une fissure... un collier du moyen-âge en bronze... le retour du Prince du Temps...» Il n'en faut souvent pas plus pour entretenir l'espoir...

Chroniqué par Philippe Cottet le 12/06/2012



Notes :

[1] Il reste néanmoins, dans la biographie du peintre, un voyage entre Rome et Paris qui prit plus de temps qu'il n'en fallait avec les moyens de l'époque. C'est ce type d'ombre, d'inexpliqué que traque le chercheur de trésor. C'est là qu'il puise en permanence l'espoir de la découverte.

[2] Dan Brown, avec le Da Vinci Code qui a contribué à la propagation de la manipulation initiée par Pierre Plantard et Philippe de Cherisey.

Illustration de cette page : La tour Magdala dans une bande dessinée