Inflammation

I
Éric Maneval

Inflammation

France (2016) – La manufacture de livres (2016)


Happée par un orage, une femme disparait, laissant désemparés sa fille, son mari et le fils qu'elle a eu avec lui. Que s'est-il exactement passé ?

Comme Jean – son héros – qui ne sait pas vraiment de quoi il retourne lorsqu'il part à la recherche d'une explication rationnelle à la disparition de Liz, le lecteur d'Inflammation peut rester – mise en abyme – parfaitement perplexe devant cette quête.

Le roman est conçu de telle façon qu'on ne peut pas vraiment hurler à l'incohérence – Maneval utilise des fragments, des séquences de choses connues qui peuvent, et doivent sans doute, nous ancrer dans le réel –, mais il est pratiquement impossible d'en déduire un unique sens intelligible, parce que la logique interne reliant ces éléments n'existe pas, à un premier degré de lecture s'entend.

Nous suivons donc un veuf éploré, le portrait même de l'innocence absolue (sa femme et son meilleur ami semblant s'être occupé de tout dans sa vie, beaucoup à son insu dans le cas de la première) tentant de comprendre, en pleurnichant beaucoup sur son sort, la disparition volontaire et incompréhensible de son épouse au plein milieu d'un terrible orage. Peu à peu se dévoilent un monde et une histoire à la fois antérieure et parallèle à son petit bonheur perdu. Inflammation saute dans l'horrifique, le conspirationnisme, le religieux, dans des passages dont on admet ou pas l'articulation avec ce qui précède (ces fragments étant cohérents en interne). Quelque chose chez Jean résiste d'ailleurs assez longtemps, même si on le voit accepter sans barguigner certaines révélations comme certaines menaces.

Pour le lecteur, c'est un peu plus compliqué. Il peut être tenté de suivre le héros dans son consentement aux choses et tout avaler avec plus ou moins de naïveté. Inflammation serait alors le roman d'un amour perdu, d'une confiance bafouée tel que perçu par un thuriféraire [1], mais Maneval n'aurait-il que si peu et si banal à dire sur ce sujet ? Quid aussi de tout ce clinquant horrifique, depuis l'adolescente possédée jusqu'au suicide collectif en passant par cette monstruosité assez inégalement distribuée qui ont fait décrocher à ce moment d'autres commentateurs de l'œuvre [2] ?

Sur son blog [3], Catherine semble résumer parfaitement l'alternative s'offrant à celui qui lit Inflammation au premier degré 

Deux hypothèses : soit vous vous laissez prendre par le savoir-faire de l'auteur et vous courez avec lui vers l'apocalypse finale ; soit votre rationalité est plus forte que votre désir, et vous résistez, quitte à passer à côté de ce qu'Eric Maneval nous dit sur l'humain et ses sentiments, sur les rêves qu'on prend pour des réalités, sur les illusions qui nous aveuglent.

J'ai écrit semble, parce qu'il est parfaitement possible d'entendre ce que dit Maneval sur l'humain et ses sentiments, sur les illusions qui nous aveuglent, sans le fatras horrifique et fantastique (voir ma note [2] ainsi que cette critique [4]), ce qui est une façon pour la chroniqueuse de passer en force en évacuant ce qui pourrait ne pas coller, dans une espèce de stratégie du tout ou rien.

Et, une fois encore, si le fond du roman n'est que cela, il est à mon sens parfaitement médiocre.

Reste dès lors l'hypothèse d'un sens caché, dans laquelle je me suis engouffré un moment, sans trouver quoi que ce soit de réellement satisfaisant. Aux dires de son auteur intervenant dans la discussion sur un réseau social, Inflammation serait une parabole, ce qui signifierait donc un autre niveau d'appréhension du texte et une leçon (de vie ou morale) donnée au lecteur « qui a des yeux pour lire », pour paraphraser les Écritures.

Curieusement, aucun des commentaires disponibles pour l'instant sur le web ne fait mention de ce sens caché et de cette leçon, ce qui tendrait à prouver que nous ne sommes pas dignes d'un tel enseignement. Mais, après tout, le Christ lui-même devait sans cesse expliquer le sens de ses paroles à ses disciples et, même là, il n'était parfois pas possible à certains d'entre eux d'appréhender le Verbe. Jusqu'à une éventuelle prochaine intervention divine, je ne vois rien pour l'instant qui me permettrait de sauver Inflammation.

Chroniqué par Philippe Cottet le 19/12/2016



Notes :

[1] Qui fait évidemment l'impasse sur le volant horrifique/conspirationniste : Les chroniques de Nicolas Ellie

[2] « J'ai aimé la première partie mais quand l'ésotérisme, le complot et l'horreur entrent en scène je ne comprends où il veut en venir. » (extrait de la discussion sur Facebook). La chronique complète de Bob Polar se trouve ici : Qui étais-tu ?

[3] Inflammation : apocalypse en famille sur Le blog du polar.

[4] Eric Maneval me laisse perplexe sur Actu du Noir.

Illustration : Bulles de savon