Casher Nostra

C
Karim Madani

Casher Nostra

France (2013) – La manufacture de livres (2013)


Dans un monde et un temps qui est le nôtre, mais aussi complètement autre chose, Maxime rêve de s'échapper d'Hanoukka, le ghetto juif dans lequel il vit avec sa mère.

Arkestra [1], dans laquelle évolue Maxime, le héros de Casher Nostra, est une ville-Monde qui relève du connu et de l’invention. Le communautarisme triomphant a redécoupé la cité en quartiers autour desquels des barrières inconscientes s'érigent, s'ajoutant aux différences de naissance, d'argent, de formation qui elles aussi continuent d'ordonner les rapports sociaux.

Dans Hanoukka, le ghetto juif, Maxime et sa vieille mère Hannah – que son Alzheimer désintègre tout autant que les antidépresseurs en dose massive que lui donne son fiston pour la faire tenir tranquille – sont au bas de l'échelle. Tout juste un peu plus haut que ceux de la cité Mehdi Ben Barka, l'enclave arabe en terre hébraïque, où que ceux des quartiers nord, Georges-Brassens ou Nelson-Mandela, juste avant les Tours Organiques, lieu de désolation sociale où se négocient tous les deals d'Arkestra.

Car tous ont en commun de téter du réconfort chimique, dope ou médocs et selon ses moyens, pour faire la fête, se croire créatif ou simplement oublier la merde de son existence. Le poison de Max – médiocre coursier fils d'un ancien caïd de la Casher Nostra, organisation disparue qui dominait la vie criminelle du quartier vingt ans auparavant – c'est la beuh. De la Graine de Bouddha, une herbe pas trop trafiquée qui titre à 45% de THC [2], démolit la libido et qu'il devient dangereux d'aller chercher là haut aux Tours. Mais il y noie sa misère, le piège du mariage que sa copine Sarah tente de refermer sur lui, la menace des services sociaux de lui prendre sa mère pour la placer dans un mouroir, son envie de fuir Arkestra.

Seulement voilà. Maxime, spasmophile souffreteux est éligible à un programme gouvernemental qui met à sa disposition du cannabis médicinal à 85% de THC, la Rolls Royce de la défonce qui ne lui ouvre pas seulement les portes des paradis artificiels. De consommateur, il vire dealer, montant une arnaque puis un braco fabuleux pour assurer les vieux jours d'Hannah et son départ loin d'Hanoukka. Mentant à tous, se voyant roi avant l'heure, il bouleverse les équilibres et les territoires, se frottant à plus vicieux et rancunier que lui. Casher Nostra est bien morte, Maxime Goldenberg n'en est-il que la trace fantôme ou bon sang ne saurait-il mentir ?

Avec comme fil rouge cette adolescente divinement douée et totalement à part, qui crée un mémorial juif sur les murs de la cité à coup de pochoirs et d'aérosols, Casher Nostra possède un rythme parfait pour suivre les heurs et malheurs de son héros. Hymne à la beuh, constellé de phrases lourdes de mots-comptent-triple [3] ou d'effets sonores [4] qui rappellent les expérimentations de la scène free-jazz, il pourra cependant irriter, comme cette dernière, certains lecteurs (en librairie le 4 octobre 2013)

Chroniqué par Philippe Cottet le 13/10/2013



Notes :

[1] En référence à Sun Ra, qui avait ainsi baptisé l'orchestre qui l'accompagnait. J'en profite pour rendre hommage à Delfeil de Ton qui me fit découvrir cette musique – et aussi celle d'Archie Shepp et de Steve Lacy – à la fin des années 60, dans Hara Kiri Hebdo, puis Charlie.

[2] Pour tétrahydrocannabinol, l'un des composés psychoactifs du cannabis. Actuellement les taux les plus élevés obtenus par sélection et hybridation tournent autour de 25 %.

[3] Par exemple : “ Il regarda les deux gigantesques cheminées de la déchetterie d'Hanoukka-ville vomir des nuages de soufre et des vapeurs d'ammoniac, dans un ciel adénopathique, chargé d'organismes procaryotes. ”

[4] “ Maxime était suffisamment défoncé pour passer entre les gouttes acides d'une biographie placide sans nourrir de pensées homicides ”

Illustrations de cette page : Sun Ra

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Atlantis (1969) – The Heliocentric Worlds of Sun Ra (1965) de Sun Ra and his Solar Arkestra