La politique du tumulte

L
François Médéline

La politique du tumulte

France (2012) – La manufacture de livres (2012)


Durant la fin de règne délétère de François Mitterrand qui va voir l'affrontement Chirac-Balladur, Léa Bruni, une jeune femme adoptée par une famille liée à d'importants hommes politiques lyonnais, cherche à faire la lumière sur la mort de sa mère, vingt ans plus tôt, dans un accident de la circulation aux allures de meurtre.

En arrière-plan de La politique du tumulte, on retrouve la désagrégation d'une amitié vieille de trente ans. À l'appel de la gamelle agitée par le premier Ministre, ci-devant chouchou des médias, ils ont été nombreux à répondre présent. Quelques-uns, repliés sur leur clan, trahiront bien sûr – c'est dans leur nature –, mais ne savent pas encore qui. Rares sont ceux qui choisissent d'accompagner le chef du parti dans son retrait volontaire des responsabilités. Raison de plus pour les préserver, s'attacher un peu plus leur soutien quand l'heure des comptes et des renvois d'ascenseur s'annoncera.

Patrick Secondi, le vrai héros de La politique du tumulte, est un soutier de la République des coups tordus. Il fit son apprentissage face à l'OAS et ses commandos Delta, dans les derniers jours précédant l'indépendance algérienne, barbouze du pouvoir gaulliste chargée de liquider par tous les moyens ceux qui employaient tous les moyens pour empêcher la liquidation de leur rêve colonial. Repéré pour ses qualités d'interrogateur, il va faire carrière – barbouze un jour, barbouze toujours – dans cette zone grise où il devient possible de laver le linge sale de la politique et des affaires sous couvert de contre-espionnage et de surveillance du territoire.

Le personnage est froid, solitaire, calculateur, corrosif envers ce monde dont il déplace sous nos yeux les briques afin de créer ce plus grand bruit, celui qui étouffera le scandale sexuel annoncé. La politique du tumulte se révèle être d'abord une très subtile partie de billard à n bandes et effet rétro, dont on ne perçoit le résultat que lorsque tout est enfin en place. Médéline construit avec maîtrise son intrigue, à la façon de ses assemblages de dominos dont la chute du premier produira une floraison de figures et l'émerveillement du public. Dans son sale métier et sans états d'âme – autres que ceux qui le saisissent à l'écoute de Bach – Secondi est un artiste, le metteur en scène et manipulateur ultime d'un jeu de dupes où les vies, gâchées ou prises, ne comptent guère face à l'immensité de la tâche : sauver les fesses d'une crapule vicieuse pour que le Grand soit, un jour, fait roi.

Dans sa quête de vérité, Léa est l'exacte opposée de ce cynique dont elle ignore – comme ses futures victimes – l'existence et l'importance. Passionnée, naïve, petite bourgeoise inadaptée au monde qui a englouti sa mère, la jeune femme fonce, droit devant, tête baissée, certaine de soumettre le mystère à sa volonté têtue. Électron libre dont la trajectoire cogne à plusieurs reprises sur les manigances de Secondi, elle croise fort opportunément le chemin de Manu, son complément, son yang, petit maquereau violent transfiguré à son contact et à celui de cette mort prochaine qui lui est promise, pour une fidélité mal récompensée au caïd local.

Comment les courses de Secondi et de Léa se rencontreront est la seconde issue de La politique du tumulte, la conclusion d'une autre machination vieille de vingt ans. Médéline alterne avec beaucoup de réussite les deux mondes, celui d'urgence et de fièvre, d'emballements bourgeonnant de hasard des desperados Léa et Manu et celui millimétré, policé et méticuleux du manipulateur Secondi.

Cela ajoute à la densité du roman, déjà bien servi par la bonne connaissance ou intuition que possède l'auteur des arrières-cuisines politiciennes. L'histoire est d'autant plus crédible que le complot éveille en nous des souvenirs d'affaires où l'on tenta de déstabiliser tel ou tel autre.

Comme Secondi est le simple chef d'orchestre des faiblesses et travers des acteurs du drame, cela conduit François Médéline à soigner, sans excès, les seconds rôles nécessaires au plan d'ensemble : journalistes rapaces à la déontologie en berne, magistrats orgueilleux et impatients à faire tomber un gros bonnet, flic honnête, besogneux et aveugle qui confond ses capacités de déduction avec les preuves que l'on veut bien lui mettre sous le nez... Jusqu'à l'amour d'une pauvre pute toxico pour son jeune frère ou la flamboyance d'un travelo péruvien qui amènera à l'orgasme professionnel l'opportuniste présentateur d'une chaine cryptée.

N'hésitant pas à répéter certaines scènes en changeant de point de vue ou de personnage, jouant avec des épisodes violents peu fréquents, mais intenses, l'écriture de François Médéline fait preuve de maturité, d'efficacité tout en restant le plus souvent sobre. Peu de choses apparaissent comme superflues ou inutiles dans La politique du tumulte, vrai bon premier roman “ publié ”, à l'écart des thèmes dominant actuellement le genre (en librairie le 27 septembre 2012).

Chroniqué par Philippe Cottet le 27/09/2012



Illustrations de cette page : Jacques Foccart et le Général de Gaulle – L'archipel des Sanguinaires

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Hongkong (1997), Interstate (1999) et Silence (2009) de Monolake – The English Riviera de Metronomy (2011)