L'homme qui a vu l'homme

L
Marin Ledun

L'homme qui a vu l'homme

France (2014) – Ombres noires (2014)


Suite à la disparition d'un militant, deux journalistes enquêtent chacun de leur côté et mettent à jour une organisation criminelle de lutte contre le mouvement basque, cautionnée par l'appareil d'État en France comme en Espagne.

Je ne peux que me joindre au concert de louanges ayant salué la parution de L'homme qui a vu l'homme. Nul ne doute qu'en s'investissant dans le personnage d'Iban Urtiz, Marin Ledun a écrit un excellent roman sur la force et les nécessités de l'engagement au service d'une cause, ici celle de la vérité.

À mes yeux, la réussite de L'homme qui a vu l'homme tient à la grande humilité avec laquelle Marin Ledun s'est emparé de ce thème complexe, comme son absence totale d'a priori et de parti pris grâce auxquelles il ne verse jamais dans la démonstration manichéenne et grandiloquente. En cela, et sur une question assez semblable de terrorisme d'État, il est à l'opposé de Caryl Ferey et de son Mapuche, médiocre et racoleur récit de vengeance encensé par la “ critique ”.

Depuis peu journaliste sur Bayonne, Urtiz n'a de basque que le nom, hérité d'un père disparu depuis longtemps d'une vie passée avec sa mère sur les bords du lac d'Annecy. Étranger à la culture, à l'histoire, aux enjeux de cette région et de ce peuple, il est à la fois page vierge et œil neuf, comme le seront sans doute la plupart des lecteurs.

Urtiz sera plus d'une fois abasourdi par les réactions ou comportements des deux camps qui s'opposent, rivaux qui se ressemblent dans leurs secrets, leurs mensonges, leur obstination à vouloir ou refuser l'indépendance de ce bout de terre, leurs façons d'agir pour parvenir à cette fin. Cette impossibilité à les différencier – donc de connaître à coup sûr la provenance d'un coup tordu –, rend évidemment difficile l'émergence de la vérité et autorise les atmosphères étouffantes et paranoïaques dans lesquelles Ledun fait évoluer ses personnages.

Être sans racines est une bonne chose pour offrir une vision équilibrée et neutre de cette situation, mais dans un monde engagé depuis tant d'années dans une lutte clandestine où le silence et le cloisonnement sont des impératifs de survie, cela ne permet pas d'avancer très vite.

Le journaliste Marko Elizabe apparait comme le complément indispensable d'Urtiz. Plus âgé, ayant une connaissance approfondie des enjeux basques, il permet à Marin Ledun de faire transiter par son canal tous les éléments dont nous avons besoin pour appréhender le contexte politique, notamment la guerre sale dont on semble revivre ici un épisode.

Le dispositif narratif de L'homme qui a vu l'homme s'en trouve évidemment dynamisé et l'on évite aussi les longues plages explicatives à la Wikipedia dont tant d'auteurs désormais nous gratifient. Surtout, Elizabe représente, par ses moqueries initiales, un obstacle à franchir pour Iban Urtiz qui justifie parfaitement l'intérêt que ce dernier va porter à l'affaire Sasko, mélange de recherche de gloire comme d'identité avant de devenir, de façon obsessionnelle, quête pour la vérité.

Peut-on souffrir autant pour une idée ? Urtiz se pose la question face aux militants séquestrés et torturés, mais c'est son expérience personnelle qui lui apportera la réponse, tout à la fin de L'homme qui a vu l'homme. Dénonçant un scandale d'État en le portant à la connaissance d'un public plus large que la poignée d'individus concernés par la cause basque, Marin Ledun signe, in fine, un livre politique en ce qu'il met en cause notre responsabilité de citoyens, fermant les yeux sur ces pratiques, (ré-)élisant ceux qui les autorisent.

Il fait surtout le portrait de personnes qui ne se résignent pas, qui portent leurs convictions au-delà de la souffrance et parfois de la mort. Dans ce pays tiède où l'on ne fait même plus grève un jour pour défendre ses droits et où l'on pratique trop souvent un journalisme de complaisance, c'est une belle leçon. Espérons qu'elle sera lue et retenue par le plus grand nombre.

Chroniqué par Philippe Cottet le 09/03/2014



Illustrations de cette page : Symbole et devise d'ETA – Monument funéraire à la mémoire de Joxean Zabala et Joxi Lasa, premières victimes des G.A.L.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Orchesterlieder, Metamorphosen de Richard Strauss (Janowitz, Academy of London, Stamp - Virgin Classics 1990) – Petite messe solennelle de Gioachino Rossini (Marshall, Tear, London Chamber Choir, Heltay - Decca 1978)