Les Pégriots

L
Auguste Le Breton

Les Pégriots

France (1973) – La manufacture de livres (2010)


A travers la vie de Georges Haineaux, voyou de Boulogne devenu truand redouté, sont évoquées cinquante années de la Pègre d'avant la seconde guerre mondiale.

Toujours fidèle à sa ligne éditoriale, La Manufacture de Livres réédite Les pégriots d'Auguste Le Breton. À travers l'existence de Georges Haineaux, l'un des membres de l'Équipe de Fer qui fit régner la terreur sur la pègre parisienne et londonienne, il nous offre un aperçu romancé du Milieu sur la première moitié du vingtième siècle.

Je dois vous avouer qu'à l'exception des Hauts murs, bon roman autobiographique, je n'ai jamais réellement apprécié l'œuvre de Le Breton, découverte à une époque de ma vie où la quantité lue l'emportait pourtant aisément sur le sens critique. Le romancier nous apportait certes un témoignage direct de ce qu'était le Mitan dont il avait fait partie, mais ses histoires de voyous avaient pour moi un côté répétitif, vieillot et complaisant assez insupportable. Défauts que je retrouvais dans toutes ces adaptations des années 50 et 60, qui devaient jeter durablement les bases de ces "films de gangsters à la française" dont un certain cinéma actuel est le lucratif et inutile continuateur [1]. Seule exception évidemment, le noirissime Rififi de 1955 – tragédie grecque, réflexion sur l'envie et le pouvoir, hanté par la trahison et habité par un Jean Servais exceptionnel –, qui ne devait pas grand-chose à Le Breton (il suffit de relire le roman) et pratiquement tout à un Jules Dassin apatride et inspiré.

Le héros des Pégriots, Georges Haineaux, accéda à la notoriété publique en 1934, lors des affaires Stavisky et Prince. Homme de main du bel Alexandre, il fut baptisé Jo la Terreur par un Georges Simenon – journaliste fort à droite et, pour le coup, fort peu adroit –, intéressé par la dénonciation de la corruption des hautes sphères gouvernementales radicales-socialistes. S'ensuivit la publication des Mémoires déjà romancées de cette terreur, dès 1934-1935, sous la plume de Maurice-Ivan Sicard [2], qui trouvèrent donc un nouvel écho, quarante années plus tard, dans ces Pégriots de Le Breton.

Avec les pages consacrées à l'enfance et aux années d'apprentissage de Haineaux, celles décrivant l'ambiance lors des affaires Stavisky et Prince sont les meilleures du roman. Petit voyou basculant dans la violence à cause de celle d'un père tyrannique et alcoolique, Jo les Cheveux Blancs traverse le début du premier demi-siècle en seigneur, membre de l'une des bandes de malfrats les plus violentes du moment. Constituée autour de René Lambert, dit le Grand, l'Équipe de Fer est alors redoutée de tous, parce qu'elle méprise les rares règles implicites du Milieu au profit de la seule force. Vivant du racket violent des proxos et des cercles de jeu clandestins, mais surtout des proxénètes – comme le montre l'exil londonien de l'Équipe de fer –, elle permet à Le Breton de situer ses héros – Lambert et évidemment Haineaux – en dehors du monde de la pègre classique, comme des marginaux de la marginalité.

Si le début de la carrière d'Haineaux est des plus intéressants, c'est d'abord parce que Le Breton nous laisse entrevoir la vie difficile de ces enfants de prolétaires grandis dans la rue, en échec scolaire et affectif et qui choisissaient tout naturellement la voie de la délinquance [3]. Évidemment, Le Breton reste au stade de l'anecdote, déjà sans doute travaillé par une tentation hagiographique dont je reparlerai ci-dessous, et l'on a du mal à percevoir les causes réelles de cette marginalité délinquante (l'exclusion des classes populaires du cœur de la cité par le Second Empire, le déclassement social dû au capitalisme industriel, etc.) même si la scène où l'on voit Haineaux devenir un véritable esclave dans une mine est superbe et très parlante. Le Breton est précieux cependant en ce qu'il nous livre quelques clés tout à fait intéressantes sur l'existence des différents rituels entre bandes, la régulation de la violence, la défense des territoires (une simple gagneuse ou tout un business), les duels, l'importance donnée à l'apparence.

Entre ces deux extrêmes temporels, les débuts et la consécration publique, nous tombons malheureusement dans le vide abyssal des petites magouilles et des gros coups destinés à financer une vie à ne rien faire d'autre que se saouler et jouer. Je ne vois pour ma part aucun intérêt dans tout cela, même pas pittoresque, d'autant que Le Breton se répète beaucoup. Paris, Londres, Montréal ou Buenos Aires, Haineaux fait toujours un peu la même chose pour subvenir à ses besoins : il vole, il escroque ou il rançonne plus faible que lui.

Car ce Milieu qui défend haut et fort sa marginalité ne fait en fait que reproduire le fonctionnement et les structures de domination de cette société de classes dont il (s')est exclu. Le monde des patrons de bordels et de cercles clandestins est cette bourgeoisie pour qui rien n'est plus important que la stabilité favorable aux affaires et qui accumule le capital parfois de façon absurde, comme le montre l'exemple d'Eugène des Gravilliers. Visant à la même paix que l'ordre bourgeois extérieur, c'est tout naturellement dans ce milieu du Milieu que se recrutent les indicateurs de la police.

À l'étage supérieur se trouvent les malfrats comme Haineaux, cette "aristocratie" du Mitan vivant par la violence. Elle adopte les codes de celle de l'extérieur (vestimentaire, civilité, gabegie, etc.), adore s'y mélanger (quelle revanche – dérisoire – pour un pégriot de sauter une comtesse !) et c'est vrai que les deux groupes se ressemblent : ils sont chacun une sorte de bubon parasitaire qui ne peut prospérer que sur cette société inégalitaire, individualiste, égoïste [4].

Le Breton a beau tenter d'habiller les actes du grand René de sympathies pour les idées anarchistes [5], l'Équipe de fer n'a en vue que sa propre jouissance, rapide, immédiate, de ce qu'elle pense être la belle vie, peu important les moyens [6]. Et le principal d'entre eux, malgré tous les efforts de Le Breton pour le dissimuler au regard, reste l'exploitation des femmes. Toute l'économie de cette pègre repose sur la prostitution : l'apache qui débute doit avoir au moins un tapin pour pouvoir financer ses longues heures... à ne pas faire grand-chose. Même si Le Breton jette un voile hypocrite et machiste sur cette exploitation des femmes – elles sont toutes apparemment ravies de bosser pour un julot et quand elle font dans l'abattage, c'est parce qu'elles ont ça dans le sang [7]  – il fait pourtant tout pour éloigner Haineaux, dont il veut faire un héros positif, de cette activité de proxénète. Peine perdue. Jo la Terreur, directement – quand il tient ou fait tenir pour son compte un bordel – ou indirectement – quand il rançonne les macs ou les tenanciers –, vit de la prostitution et contribue donc à perpétuer cet esclavage. Rien d'héroïque et rien de sympathique là-dedans, malgré tous les efforts de l'auteur.

De façon assez étonnante (compte tenu des relations qu'il dit avoir eu avec Bonny durant l'affaire Stavisky), Haineaux n'aura pas à choisir de camp durant l'Occupation, qui va voir naître une grande criminalité d'autant plus violente qu'elle n'est qu'un écho de celle des maîtres qu'elle sert. Le Breton prêtera à son héros quelques apéros avec la Résistance, cela ne mange pas de pain et, après tout, de Gaulle l'avait fait avant lui pour tous les autres.

La lecture des Pégriots, loin d'être désagréable, ne m'a pas fait changer d'avis sur l'écriture d'Auguste Le Breton mais elle m'a permis de mieux comprendre pourquoi je n'avais jamais accroché à son œuvre, contrairement à d'autres romans de gangsters qui visaient à l'universel et qui, eux, n'ont pas pris une ride.

Chroniqué par Philippe Cottet le 26/10/2010



Notes :

[1] Olivier Marchal a d'ailleurs acquis les droits d'adaptation des Pégriots.

[2] Surtout connu sous le nom de Saint-Paulien. Il entre en 1936 au Parti Populaire Français de Jacques Doriot, dont il devint membre du Bureau en 1939, après avoir occupé plusieurs positions de rédacteur en chef dans les organes de presse doriotistes. Ardent partisan de la politique de collaboration avec l'Allemagne, il se réfugie en Espagne en 1946, échappant à sa condamnation aux travaux forcés à perpétuité. Il se livre en 1957 aux autorités françaises, bénéficie d'une amnistie et entame une carrière d'écrivain et d'historien.

[3] Mais pas seulement eux puisque l'Équipe de Fer comptera un fils de procureur.

[4] Mais, dans la vie réelle en dehors des bordels et des cercles de jeux, malgré les enjolivements de Le Breton – les épisodes de Michel de Roumanie et de Stavisky – l'aristocratie du Mitan reste asservie à celle du pouvoir, comme elle le sera pendant l'Occupation.

[5] La reprise individuelle (c'est-à-dire le vol) était prônée par les cercles et penseurs anarchistes mais ne devait pas excéder la satisfaction des besoins.

[6] Henri Lafont, le chef de la Carlingue pour qui Le Breton ne cachera pas son admiration, ne fonctionnait pas autrement.

[7] Épisode de la traversées transatlantique vers le Canada.

Illustrations de cette page : Couverture des premières mémoires de Jo la Terreur – Duel d'apaches au début du 20ème siècle – Georges Haineaux en légionnaire

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Sœur Âme (1971) et Locomotive d'or (1974) de Claude Nougaro chez Philips.