La mort muette

L
Volker Kutscher

La mort muette

Allemagne (2009) – Seuil (2011)


Traduction de Magali Girault

Aux débuts de la vague du cinéma parlant, une actrice meurt sur un tournage dans des circonstances douteuses : le projecteur brûlant qui lui est tombé dessus a été saboté. Alors que le producteur, homme d'affaires avisé, saute sur l'occasion pour promouvoir son film auprès de la presse, Rath, qui est chargé de l'enquête, découvre que le chef électricien, devenu suspect, était lié à un concurrent qui est aussi une de ses vieilles connaissances berlinoises.

La mort muette, deuxième aventure de Gereon Rath, est un gros bouquin de près de 700 pages qui ne prolonge pas réellement l'immersion dans le Berlin des années 1930 qu'avait entreprise Volker Kutscher dans Le poisson mouillé, son premier roman.

La tour hertzienne de BerlinPlus précisément, l'action continue de se dérouler à cette époque et dans la capitale prussienne, mais la structure du récit et la nature des meurtres qui y sont relatés n'entrent que rarement en résonance avec la vie berlinoise. Au mieux, celle-ci sert de décor, mais son tumulte reste à la porte de cette enquête tout à fait classique, autour de crimes multiples dont certains sont commis par un assassin aux motifs évidemment troublants.

Par leur sophistication extrêmement moderne, ces derniers s'écartent des cas réels qu'avaient connu l'Allemagne depuis le début du siècle [1] et dont l'un défrayait la chronique en cette année 1930. Au début du roman, Kutscher montre d'ailleurs Gennant, le chef de la police criminelle berlinoise, appelé en renfort à Düsseldorf pour tenter de mettre fin aux agissements de celui qui passa à la postérité grâce à l'un des premiers chefs-d'œuvre du parlant : M, le maudit de Fritz Lang.

De même que la vie berlinoise, le milieu dans lequel va prendre place cette histoire est envisagé de façon périphérique par l'auteur. J'entends par là que la problématique du passage au parlant pour un cinéma allemand qui était sans doute le plus créatif au monde, artistiquement et techniquement [2], semble réduite à la querelle de boutiquiers qui oppose les producteurs Bellman et Oppenberg et au motif qu'empruntera la folie du meurtrier “ en série ”.

Pourtant, Volker Kutscher aborde assez finement d'autres questions liées à cette mutation : problème des technologies de restitution du son, question de la fin de l'universalité des films muets (non dialogués) obligeant à tourner en plusieurs langues [3], statut des scénarios, etc. Mais il le fait sans insistance, présentant donc à ses lecteurs un double niveau d'appréhension de son texte.

Le premier prédomine parce qu'il est immédiatement perceptible : modification de la nature du cinéma par l'irruption des dialogues, émergence d'acteurs possédant une “ belle voix ”, impératifs commerciaux et coups bas pour être le premier à proposer au public ses produits. Nous ne sommes déjà plus dans le domaine de l'art et pas tout à fait encore entrés dans celui de l'industrie. L'autre, en touches plus ou moins légères, montre à des lecteurs plus érudits et/ou pointilleux que l'auteur est tout à fait conscient de la complexité des problèmes que pose cette révolution en marche, mais qu'il ne veut tout simplement pas en encombrer son récit.

Car la préoccupation de Kutscher est de placer Gereon Rath, son commissaire plutôt atypique, à la confluence de plusieurs histoires, de plusieurs meurtriers, de plusieurs milieux pour en faire le vrai sujet de son roman. Ce Rhénan individualiste, colérique, mal embouché, philosémite et amateur de jazz est une véritable incongruité dans cet univers prussien où la soumission à l'ordre et à l'autorité est indispensable et où l'antisémitisme affleure dans toutes les couches de la société. Franc-tireur au sein d'une administration qui ne veut voir qu'une seule tête, Rath est un pur produit de la modernité, un esprit libre opposé à toutes les hiérarchies, à toutes les pesanteurs. C'est du moins l'illusion que donne la modernité, car Kutscher montre parfaitement que son héros est esclave de son image et de son ambition, c'est-à-dire in fine du regard des autres (notamment de celui de Charlotte ou de celui qu'il s'est choisi comme père de substitution : le commissaire divisionnaire Gennant, alias le Bouddha).

Je ne suis pas le seul lecteur de Kutscher à attendre de voir son personnage “ en situation ”, dans l'effondrement de Weimar et l'arrivée au pouvoir du NSDAP. Il semble que nous devions, pour l'instant, prendre notre mal en patience en lisant des histoires criminelles résolument modernes, à la pagination plutôt conséquente, bourrées d'érudition et aux conclusions rocambolesques.

La mort muette prolonge, en nous donnant quelques clés supplémentaires pour le comprendre, le portrait de ce policier tourmenté, violent, envieux et jaloux, écrasé par une figure paternelle d'apparence débonnaire. Kutscher arrondit ici néanmoins quelques angles en rendant plus humain son héros. À suivre...
(en librairie le 17 avril 2011)

Chroniqué par Philippe Cottet le 10/04/2011



Notes :

[1] Où il fût très souvent question d'anthropophagie et de démembrement : Haarmann (le boucher de Hanovre) ou Grossman (Berlin) et Denke (Breslau) qui fournissaient le marché noir en viande (humaine).

[2] L'expressionnisme allemand a conduit non seulement à une écriture cinématographique symbolique, mais également à un travail formel sur les décors, les lumières et les rythmes narratifs qui vont presque totalement sombrer à l'émergence du cinéma dialogué (pour heureusement renaître une décennie plus tard à Hollywood et influencer toute la période "films noirs" des studios). Côté technique, les ingénieurs allemands, depuis Berliner jusqu'aux inventeurs du procédé Tri-Ergon, ont été très actifs.

[3] La postsynchronisation – et donc les possibilités de doublage – ne se développera qu'après 1932.

Illustrations de cette page : La tour hertzienne de Berlin • Fritz Kortner et Louise Brooks dans le Die Büchse der Pandora de Pabst (1929).

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Doctor Atomic Symphony et Guide to Strange Sites de John Adam (Nonesuch - 2009) • Oeuvres pour violon de Béla Bartók (Csaba & Frankl sur galette Harmonia mundi (2008)