400 coups de ciseaux

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Thierry Jonquet

400 coups de ciseaux

France (2013) – Seuil (2013)


Vingt nouvelles, dont une inédite, de l'auteur des Orpailleurs et de Mygale.

400 coups de ciseaux rassemble des nouvelles publiées dans des journaux, des anthologies ou à l'occasion d'événements particuliers, ce qui en fait, en apparence, un ensemble assez hétérogène. D'autant que l'on trouve à la fois des récits réalistes – inspirés par le riche vécu de Jonquet, ses engagements ou, plus simplement, l'actualité qui venait nourrir son travail – et d'autres d'anticipation ou à coloration fantastique qui témoignent de la large palette dont il disposait, hors polar et roman noir.

Voilà comment ça s'est passé... qui ouvre le recueil donne, à ceux qui ne connaîtraient pas l'itinéraire et les convictions de Thierry Jonquet, un certain nombre de repères permettant de mieux comprendre les thématiques abordées dans les textes suivants. « On me demande souvent comment vient l'idée d'un roman. Eh bien, aussi simplement que cela. En lisant le journal. » Plusieurs nouvelles trouvent ainsi leur origine dans un fait divers, dont Jonquet imagine alors la partie cachée (C'est toujours les petits qui trinquent, Art conceptuel, Votre histoire ne tient pas la route) ou simplement la mise en commun sur un mode humoristique, grotesque (L'imprudent).

D'autres histoires auraient pu se retrouver dans le journal, mais racontées par une plume plaçant l'humain et sa souffrance au centre. Comme le très beau Hambourg, premier amour relatant le passage d'un adolescent chinois de son pays vers la France pour payer la dette d'un cousin indélicat, ou le très noir La chaine du froid, entre Calais et Douvres qui voit une tribu de laissés-pour-compte profiter de la mort de l'un des siens pour s'enrichir, un peu. On sent nettement poindre ici les motifs d'indignation de Jonquet ainsi que la façon très politique d'envisager son écriture, témoignage ou mise en garde, qui vont se retrouver au cœur de récits plus prospectifs.

Ma puce pose, dans toute son horreur, la question d'une société qui ne sait que faire de ses délinquants et les contraint technologiquement à une liberté contrôlée et pétrie d'angoisse les condamnant au pire. Pas de fleurs pour Algernon interroge la recherche scientifique et le besoin de repousser les limites humaines pour obtenir des soldats ou des ouvriers infatigables. Un débat citoyen plonge dans la grande messe du 20 heures en 2025 et sa quête d'audience à tout prix face “ à la sitcom porno soft spécialement conçue pour les tout-petits de 4 à 8 ans ” proposée par la chaine concurrente.

D'autres nouvelles enfin ressortent du domaine fantastique. Terminus Nord (qui rappelle un peu trop le synopsis de la série Dead like me [1]) met en scène un étrange Service. Abel dans les tunnels raconte de façon humoristique le stage ultime et sur le terrain d'Abel Zébuth, fils de son père. Dans un Paris d'apocalypse, Songe suit un jeune homme dresseur de mygales découvrant, dans les sous-sols de Gallimard, un abri gorgé de livres à la couverture noire sur lequel veille un vieillard l'invitant au sommeil. Le vrai du faux est une histoire de vampires mêlant un truculent curé, ancien aumônier de la Légion, un capitaine de gendarmerie trop cartésien et un paisible retraité, voyeur mort en épectase.

Retour au polar avec 400 coups de ciseaux qui donne son titre au recueil. Histoire criminelle tortueuse, elle aurait fait un excellent scénario de film noir : une femme, dépossédée de sa vie par son mari, met sur pied un crime parfait pour s'en débarrasser. Même si le résultat est acquis, rien ne s'est passé comme prévu, suscitant les soupçons d'un enquêteur de compagnie d'assurances. Enfin, beaucoup d'humour dans l'assassinat de l'entraineur de l'équipe de curling de la très stalinienne république de Markavie-Bolkovine (Dans d'autres pays qui sait...), dans le récit avec contrainte 25, les désillusions de l'écrivain (Votre texte ne tient pas la route) ou les dangereuses missions d'un entrepreneur en robinetterie (Le chef du réseau).

Si toutes les nouvelles de 400 coups de ciseaux ne sont pas d'égale valeur, la diversité des thèmes permet au lecteur de découvrir ou retrouver un auteur de talent, généreux et complexe (en librairie le 21 mars 2012).

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/04/2013



Notes :

[1] Série américaine de 2003, antérieure à la nouvelle, diffusée en deux saisons et un flm conclusif (après son annulation) sur la chaine à péage Showtime. Une adolescente trouve la mort, percutée par la lunette des toilettes de la station spatiale internationale. Elle se retrouve coincée entre deux mondes, membre d'une équipe chargée de récupérer l'âme des morts juste au moment de leur décès afin de les guider vers un au-delà.

Illustration de cette page : Péniche sur la Seine

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Free Jazz et Change of the Century d'Ornette Coleman (1960 - Atlantic)