Aller simple pour Nomad Island

A
Joseph Incardona

Aller simple pour Nomad Island

France (2014) – Seuil (2014)


Paul et Iris Jensen, accompagnés de leurs deux enfants Lou et Stan partent en vacances dans une île de l'Océan indien où on leur a promis le Paradis. Leurs premiers pas sont toutefois décevants, dans une atmosphère des plus étranges.

Suspense teinté de fantastique, mais d'abord fable moderne, Aller simple pour Nomad Island m'a au départ fait penser à certains romans de Georges-Jean Arnaud abordés sur Le vent sombre. Un individu lambda se retrouve pris en porte-à-faux dans son quotidien qui en devient angoissant, reflet de ses propres peurs ou véritable agression de son milieu.

Genevois CSP++, les Jensen sont une famille des plus chics. Monsieur travaille beaucoup, Madame est plongée dans la déprime après une fausse couche, Fifille navigue entre son portable et l'espérance fiévreuse de son prochain dépucelage et le petit dernier, surdoué et mal-aimé, cherche des raisons à sa présence au monde.

Le séjour à Nomad Island s'est imposé un peu magiquement à Iris lors d'une séance de surf sur l'internet, comme si c'étaient les Jensen qui avaient été choisis par l'île plutôt que le contraire.

Le premier contact avec l'archipel est des plus rugueux et la famille réagit à l'absence de considération qu'on semble lui porter comme le font la plupart des Occidentaux débarquant dans le tiers-monde touristique, sûrs de leur bon droit de payeurs. Déjà Iris et Lou sont, pour des raisons différentes, les têtes à claques de service et c'est une ambiguïté qui ne fera que se prolonger durant l'histoire. Nous comprenons évidemment avant eux que le Paradis sur terre a vraiment un petit goût de cauchemar et cela tombe plutôt bien que Paul Jensen soit un ancien pilote amateur, le seul moyen de rejoindre l'archipel étant l'avion. Même si le titre Aller simple pour Nomad Island laisse entendre qu'ils auront sans doute du mal à s'échapper, il nous reste à voir à quelle sauce Incardona et son île entendent les manger, et pour quels motifs.

En fait, Nomad Island peut être le Paradis, à condition d'en admettre les règles : oubli, superficialité, irresponsabilité et beauté – cette dernière obtenue, quand nécessaire, à l'aide du bistouri –, impliquant par là le refus de l'altérité, du difforme, du grotesque. Cette société parfaite va se révéler totalitaire, homogénéisée dans le plus simple appareil : les activités proposées sont uniquement centrées sur l'individu et la satisfaction de ses désirs les plus basiques – alimentaires et sexuels –, où tous écoutent le même disque de musiques de film, dans une acceptation pavlovienne de réduction de l'univers à eux-mêmes. Cette régression à un stade infantile possède évidemment un coût – une véritable violence sociale – que découvrira d'abord intuitivement Stan puis, de façon plus rationnelle, Paul, dans un ultime sursaut de résistance.

Mais Aller simple pour Nomad Island est aussi l'histoire de la chute de l'homme, accomplie en sept jours (comme une genèse ?) alors que toute notion du temps est pourtant suspendue [1].

Même si Joseph Incardona s'attache longuement aux tentatives de fuite respective du père et du fils, le personnage central du roman reste Iris. Elle en est l'alpha et l'oméga, décidant du départ vers Nomad Island et trônant à la fin au milieu d'une cour de mâles inutiles. C'est en elle que s'incarne l'île (et avec elle toutes les autres femmes), représentant ici un principe régressif, gouvernée par ses hormones, acceptant sans discussion les lois physiques, morales et mentales régnant dans le Resort et la perpétuation instinctive d'un monde à l'identique. C'est, pour Iris, l'unique moyen de surmonter son vide intérieur, celui de ne pas être gravide puisque c'est la seule chose qui semble offrir un sens à son existence.

Le père et le fils, et tous les hommes non encore vaincus qui viendront [2], sont au contraire montrés par Incardona comme le principe transgressif, celui du doute et de la résistance, de l'intelligence en éveil, de l'audace, du don de soi aussi puisque Paul veut sauver sa famille là où Iris l'a déjà depuis longtemps abandonnée, préférant l'irresponsabilité de la luxure et de l'oubli et une promesse de jeunesse éternelle.

Iris en nouvelle Ève, séductrice, hypocrite et menteuse est le danger ultime, celui dans lequel l'homme se perd et avec lui l'élan vers l'avenir, la liberté, l'altérité. Iris en épiphanie de la Déesse-mère ne resplendit au final que sur la castration de son mari, la domestication de Stan et l'asservissement à la reproduction des élites pour Lou. Voilà le message que l'on peut aussi tirer d'Aller simple pour Nomad Island et de sa restauration matriarcale [3]. Drôle de vision des femmes et du monde.

On pourra préférer, parce que plus complexe, non stéreotypée et politique, la vision qu'offre Kirino Natsuo des rapports femme / hommes dans l'univers restreint d'une île : L'île de Tôkyô.

Chroniqué par Philippe Cottet le 22/11/2014



Notes :

[1] Les Résidents n'ont pas la conscience du temps qui passe. Les boissons qu'on leur donne, les cigarettes bizarres qu'ils fument, les pouvoirs magiques de l'Île ?

[2] Il y a bien sûr la jeune Charlotte, qui a parfaitement conscience qu'il se trame quelque chose, mais son intuition, comme celle d'Hugo, repose sur le fait qu'ils sont condamnés et l'ont compris. La seule femme qui résiste vraiment est Jenny, puisque sa beauté l'oblige à intégrer le programme.

[3] Symbolisée dès le départ par le personnage sexuellement inidentifiable d'Ulita.

Illustrations de cette page : Plage paradisiaque – Varan

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Tommy par The Who (MCA - 1969) – Fresh Fruit for Rotting Vegetables par Dead Kennedys (1980 - Manifesto Rec.)